Peu à peu, il me fallut reconnaître mon impuissance et perdre décidément tout espoir d'apprendre à parler. Alors je devins triste, découragé et languissant. Le sentiment de fierté qu'avait fait naître en moi la compassion de Rose m'avait fait croire un instant que j'aurais la force de me tirer de l'abaissement. Cette consolante, cette radieuse perspective s'était refermée devant mes yeux. Un nuage sombre avait voilé l'étoile scintillante qui éclairait mon avenir. Je resterais éternellement le muet innocent, la malheureuse créature qui ne pouvait pas même exprimer sa reconnaissance à ceux qui la plaignaient.

Je restai près d'un mois anéanti par cette effroyable conviction. Enfin, lorsque la dernière étincelle d'espérance fut éteinte en moi, j'acceptai mon triste sort avec résignation, et un peu de paix rentra dans mon âme.

Alors je recommençai à tailler des figurines de bois de saule, mais non plus par orgueil, ni avec l'espoir de me distinguer en quelque point des autres enfants; non, je n'étais mû que par un sentiment passif de reconnaissance et de devoir. Je savais que mon travail serait agréable à la charitable petite demoiselle; c'était là le seul mobile de mon activité.

En peu de temps, j'avais fabriqué un certain nombre de statuettes. Il y avait des figurines que je désignais sous le nom de vaches, de chevaux, de moutons et de porcs, quoiqu'elles ressemblassent toutes singulièrement les unes aux autres; il y avait aussi des maisons, des églises, des oiseaux et des hommes; mais ce qui me plaisait le mieux, ce que je regardais avec complaisance, c'était une figure de garde champêtre, avec son grand chapeau sur la tête et son sabre reluisant dans la main.

J'avais, après beaucoup d'instances, obtenu de ma mère la clef d'un tiroir de notre commode. J'y serrai mes petits chefs-d'oeuvre, pour ne les en retirer qu'au moment où Rose reviendrait à Bodeghem. Personne ne pouvait voir ces produits de mon art. Elle seule, pour qui je les avais faits, devait les recevoir de mes mains avant que personne les eût touchés.

Ainsi les mois se passèrent, ainsi vint l'hiver qui devait précéder son retour.

Vers la nouvelle année, ma mère devait aller à la ville payer le terme échu de notre fermage. A force de prières et de supplications, je la décidai à prendre avec elle la figurine du garde champêtre, et à me promettre qu'elle la donnerait à la petite fille de notre propriétaire.

Durant l'absence de ma mère, je fus étrangement agité: je courais autour de la maison et dans les champs, poussé par une grande inquiétude. Que dirait Rose de mon ouvrage? Sourirait-elle, et serait-elle contente de mon envoi? Dans tous les cas, ma mère lui parlerait de moi, et, de son côté, elle dirait quelque chose à mon adresse. Il me semblait, dans mon attente anxieuse, que j'entendais Rose prononcer mon nom;—car ce ne pouvait être une autre voix que la sienne, ce timbre argentin qui résonnait au fond de mon âme, et me faisait tressaillir et regarder autour de moi, comme si je l'entendais murmurer d'une voix compatissante: «Pauvre petit Léon!»

Dans l'après-midi, j'étais sur la chaussée, à plus d'une demi-lieue de notre demeure, pour voir si ma mère ne revenait pas encore. Dès que je l'aperçus, je courus à sa rencontre, et lui demandai, les bras tendus et les yeux étincelants, comment on avait reçu là-bas mon petit garde champêtre.

M. Pavelyn avait examiné la statuette avec curiosité, et en avait ri de bon coeur; Rose s'était montrée satisfaite et m'avait fait remercier de mon cadeau; elle avait ajouté qu'au printemps prochain, elle viendrait au château avec ses parents, et qu'elle serait heureuse d'avoir beaucoup de ces petites figures pour s'en amuser.