Pauvre insensé que j'étais! au lieu de sentir ma joie redoubler, je sentais, au contraire, mon courage tomber et une inquiétude secrète descendre dans mon coeur, à mesure que le moment désiré approchait.

Elle me demanderait: «Ne savez-vous pas encore parler»? et moi, le rouge de la honte au front, le coeur plein de dépit et de chagrin, il me faudrait lui répondre par signes que j'étais muet comme auparavant. Une fois que cette idée naquit en moi, ma crainte augmenta rapidement et dans des proportions insensées, parce que rien ne venait la combattre. Je pâlissais quelquefois tout à coup, quand mon esprit agité faisait surgir devant mes yeux l'image de la petite Rose; je tremblais en entendant tomber de ses lèvres la fatale question: «Ne savez-vous pas encore parler»?

Je redevins triste, solitaire, et plongé dans de pénibles rêveries.

Jusqu'à ce moment, je m'étais appliqué avec ardeur à tailler des figurines. Comme mon tiroir en était plein depuis longtemps, j'avais donné les moins réussies à mes soeurs, et j'en avais fait de nouvelles, et de meilleures, à mon avis.

Mais, en ce moment, mon découragement allait si loin, que je n'avais plus ni la force ni l'envie de poursuivre mon travail, et que, pendant plus de deux semaines, je gardai dans ma poche la clef du tiroir, sans y toucher.

Ce fut bien pis encore lorsque mon père, revenant un lundi du marché, nous annonça que, le samedi suivant, M. Pavelyn, sa femme et sa petite fille viendraient au château. Dès ce moment, on eût dit qu'un mal secret me travaillait les nerfs. Il m'arrivait de pâlir et de frissonner vingt fois en une heure, sans cause apparente. Ma mère me croyait malade, et elle me faisait de la tisane avec des herbes du printemps qui sont bonnes contre la fièvre. Je buvais le remède sans dire la cause de ma singulière agitation; mais, dès que je le pouvais, je courais bien loin de la maison, et je me cachais dans les bois, comme si cette solitude pouvait me délivrer de cette terrible question: «Ne savez-vous pas encore parler?» qui raisonnait sans cesse à mon oreille, et me poursuivait comme une accusation.

Je ne sais comment expliquer cela; mais, tout en redoutant l'arrivée de Rose beaucoup plus que je ne la désirais, tout en me réfugiant dans les bois pour n'être pas présent lors de sa visite chez nous, je me sentais entraîné, malgré moi, dans les environs du château et dans le chemin qu'elle devait suivre pour venir à notre ferme. Il est bien vrai qu'après quelques instants je m'enfuyais; mais chaque fois, je revenais à la même place, presque sans en avoir conscience.

Un certain jour—c'était le 20 mai de l'année 1806—j'avais erré dans les bois depuis l'aube du jour, et j'étais arrivé enfin dans l'avenue du château. Après avoir regardé longtemps les bâtiments, derrière les bosquets de seringats, je m'étais retourné; j'avais appuyé ma tête entre un tronc d'arbre, et je regardais la terre, plongé dans de douloureuses réflexions.

Je ne sais pas combien je restai de temps ainsi; mais je fus réveillé tout à coup par le son argentin d'une voix qui criait de loin avec un accent de joie:

—Léon! Léon!