—Oh! c'est trop beau! m'écriai-je, Rose, ma soeur! C'est trop, c'est trop!
Nous fîmes quelques pas en silence; puis elle me dit avec calme en me parlant comme une protectrice pleine de sollicitude, ou plutôt comme une tendre mère:
—Il faut être toujours bien sage, Léon, et bien étudier, entends-tu? Je t'aiderai, je t'apprendrai tes lettres; car je sais lire comme il faut, moi, en flamand et en français. J'ai beaucoup de livres avec de belles images: le Petit-Poucet, Peau-d'âne, Gulliver dans la lune. Si tu n'apprends pas bien, je te mettrai dans le coin; mais, si tu fais bien attention et si tu es bien sage, je te donnerai des friandises et des bonbons. Ainsi tu apprendras bien vite à lire, n'est-ce pas! et ma mère m'achètera de nouveaux livres où il y aura de belles histoires. Ah! c'est alors que nous nous amuserons!
Pour toute réponse, je balbutiai quelques mots de reconnaissance. La vie qu'elle me dépeignait, et où je voyais plus loin qu'elle, me paraissait le bonheur suprême; aussi je doutais qu'elle me fût réservée.
—Ma mère voulait t'envoyer dans un bureau, lorsque tu seras grand, reprit Rose; mais mon père, qui t'aime beaucoup, Léon, dit que cela ne vaut rien. Il veut faire de toi un sculpteur. Un sculpteur est un homme qui fait des statues pareilles à ce dieu Mercure que tu as vu dans notre salle à manger: c'est un artiste; et un artiste, dit mon père, est prisé aussi haut dans le monde que l'homme le plus riche.
—Ah! devenir sculpteur, être votre frère!... m'écriai-je en levant les bras au ciel.
Nous étions près de notre maison, et nous entrâmes. Rose s'acquitta de son message. Mes parents s'habillèrent en toute hâte et furent bientôt prêts à suivre la jeune fille et sa bonne.
Depuis que Rose m'avait dit que son père voulait faire de moi un sculpteur, j'éprouvais un ardent désir de posséder le beau couteau et d'essayer tout de suite mon talent. J'en parlai à Rose, et elle me promit, en partant qu'elle le remettrait à ma mère pour me l'apporter.