Le lendemain matin, je me levai comme s'il ne m'était rien arrivé, et je déjeunai avec mes frères et mes soeurs. Pendant toute la nuit, j'avais rêvé du beau couteau que Rose m'avait donné. Je me rappelai que M. Pavelyn me l'avait fait mettre de côté. Le couteau me trottait dans la tête, et j'aurais volontiers couru au château pour aller le chercher, si j'avais seulement osé risquer une pareille hardiesse.

Comme Rose ne venait pas, malgré ma longue attente, je sortis de la maison et je me promenai tout seul dans le chemin qui menait au château.

Bientôt je l'aperçus qui sortait avec sa bonne de la grille du château, et qui me faisait de loin des signes d'une joie extraordinaire. Quand elle fut près de moi, elle me prit la main, et me dit avec des transports de plaisir:

—Léon, Léon, j'ai une si bonne nouvelle!... Ah! si tu savais ce que c'est, tu sauterais de bonheur. Moi-même, j'en suis si contente pour toi, que je sens battre mon coeur. Sais-tu où nous allons? Chez ton père et ta mère. Ils doivent venir au château pour parler de toi.

—De moi? Mon père au château! murmurai-je étonné.

Elle répondit avec un grand sérieux et en baissant la voix, comme si sa bonne ne devait pas nous entendre:

—Léon, tu n'es qu'un enfant de paysan, n'est-il pas vrai? Mon père le dit, du moins. Si tu restes toujours comme tu es maintenant, tu deviendras aussi un paysan, un pauvre homme qui doit, toute sa vie, faire des sabots ou travailler dans les champs. Mon père a dit que tu méritais un meilleur sort, parce que c'est toi qui m'as empêchée de me noyer. Il compte te faire instruire et te donner une bonne éducation. C'est ce qu'il veut dire lui-même à tes parents.

Profondément agité, quoique ne comprenant pas bien toute l'importance de cette nouvelle, je demeurai pensif et silencieux.

—N'es-tu pas content? demanda-t-elle avec un accent de reproche. Tu devrais pourtant te réjouir! L'instruction est une richesse aussi; c'est par l'instruction que maint enfant de paysan est devenu un homme remarquable dans le monde.... Et vois-tu, Léon, reprit-elle après une pause, j'aime beaucoup à jouer avec toi; cependant je regrette que tu ne sois qu'un petit paysan. Mon père te fera étudier; alors tu ne seras plus un paysan, et tu seras habillé convenablement; alors surtout, en ville comme ici, je pourrai me promener et jouer avec toi. Nous serons ensemble comme frère et soeur! n'est-ce pas beau?

Je serais son frère! cette pensée fit rouler des larmes sur mes joues; alors seulement, l'avenir promis s'ouvrit devant moi avec tout son éclat et tout son bonheur.