Rose avait commencé aussi à m'apprendre le français. A cette époque, notre pays était sous la domination de l'empereur Napoléon, et c'était seulement par la langue française que l'on pouvait devenir quelque chose dans le monde. Pendant que nous jouions dans le jardin, ma petite protectrice feignait quelquefois, de ne pas comprendre le flamand. Il y avait de la prévoyance et de la générosité dans ce jeu enfantin; car il me fit apprendre insensiblement une foule de mots et même de phrases entières de la langue française avant que le maître d'école me jugeât assez avancé en flamand pour m'apprendre les premières notions d'une langue étrangère.

Rose ne m'enseignait pas seulement à lire et à comprendre le français; elle me reprenait chaque fois que je faisais un barbarisme, une faute grossière, ou que je commettais une balourdise. Elle me disait comment on doit se comporter en bonne compagnie, et ce que permet ou défend la bienséance. En un mot, tout ce qu'elle savait ou croyait savoir, elle me l'inculquait avec une douce persistance. Entre ses mains, le pauvre fils de paysans ressemblait à un morceau de cire qu'elle pétrissait et façonnait de manière à en faire une créature qui fût son égale par la distinction des goûts, la pureté du langage et le développement de l'intelligence.

Rose remplissait si fidèlement et si sérieusement son rôle de protectrice à mon égard, que madame Pavelyn l'appelait ma petite mère. Il arrivait souvent, lorsque nous étions occupés de nos livres, le soir, dans le château, et que je me hasardais à demander quelque chose à madame Pavelyn, qu'elle me répondît en plaisantant:

—Votre petite mère vous le dira; votre petite mère le sait bien.

Alors Rose levait la tête, et une fierté singulière brillait dans ses yeux. Elle était si heureuse de porter le nom de mère et d'avoir un enfant qui lui serait redevable de la lumière de son esprit et probablement du bonheur de sa vie!

Je savais alors parler très-bien et fort distinctement; on vantait même la sonorité de ma voix et la douceur de mon langage. Si, auparavant, lorsque j'étais enchaîné par les liens qui paralysaient ma langue, j'avais été un crieur furieux, maintenant j'étais devenu plus calme, et mon humeur était fort tranquille. Probablement mes études assidues avaient contribué beaucoup à donner cette gravité précoce à mon esprit enfantin; mais les exhortations quotidiennes de ma mère y avaient contribué plus que toute autre chose. Chaque fois que je sortais de la maison pour aller au château, ma mère me répétait les mêmes paroles:

—Léon, n'oublie jamais ce que tu es et ce que sont tes bienfaiteurs. Reste sage, courageux et reconnaissant, mon enfant.

Ainsi vinrent l'automne et la saison de l'année où Rose devait quitter le château avec ses parents, pour aller passer l'hiver à la ville. Avant son départ, elle me renouvela vingt fois ses recommandations, pour que je n'oubliasse point d'apprendre et d'étudier avec application. Si je remplissais convenablement ce voeu, elle m'aimerait bien, et me donnerait beaucoup de belles choses pour ma récompense.

Lorsqu'elle fut assise dans la voiture qui devait l'emporter, et que je la regardai avec des yeux pleins de larmes, elle me cria encore d'un ton moitié sérieux, moitié railleur:

—Adieu, Léon! étudie bien, et fais en sorte que ta petite mère soit contente de toi à son retour. L'hiver ne dure pas longtemps: il faut te dépêcher et apprendre bien le français, entends-tu?