Alors M. Pavelyn prit un parti extrême. Malgré toutes les objections, il décida que sa femme irait à Marseille avec sa fille, et y resterait auprès de son frère, jusqu'à ce que la bienfaisante influence de l'air du Midi eût guéri la faiblesse de ses poumons. Rose s'y fortifierait également, croyait-il. Et, pour ne pas interrompre son éducation, on la mettrait pendant ce temps dans un des meilleurs pensionnats de Marseille. Une fois que cette décision fut bien arrêtée dans l'esprit de M. Pavelyn, il n'y eut plus à en revenir. Rose et moi, nous pleurâmes beaucoup à l'idée d'une aussi longue séparation; mais c'était pour sa santé et pour la santé de sa mère. D'ailleurs, elle devait revenir en septembre; et, si elle était bien portante, elle ne retournerait plus à Marseille. En tout cas, elle passerait tout un mois à Anvers.
Ce fut le 10 février 1808, à neuf heures du matin, que mes yeux pleins de larmes virent partir la chaise de poste qui m'enlevait de nouveau la lumière de ma vie.
Je levai vers le ciel mes mains suppliantes, et je demandai ardemment à Dieu la santé et la force pour elle.
XI
J'approchais de mes quinze ans. Par suite de ma position particulière dans le monde, j'avais beaucoup réfléchi, et éprouvé des sensations très-vives. Mon esprit et ma sensibilité s'étaient développés plus que mon âge ne le comportait naturellement. Maintenant que Rose n'était plus là, pour oublier un peu de bonheur qui me manquait chaque jour, je passais tout le temps que l'étude des arts me laissait disponible à lire des livres de toute espèce que M. Pavelyn achetait pour moi, ou que me prêtaient mes camarades de l'Académie. Rose, en partant, m'avait instamment recommandé de bien apprendre la langue française, pour que, plus tard, je n'eusse jamais à rougir, dans le monde, de mon ignorance; mais ce n'était pas le seul mobile qui me poussât à orner mon esprit de toutes les connaissances qui se trouvaient à ma portée. J'avais pressenti que Rose, demeurant maintenant dans un pensionnat renommé, reviendrait très-instruite dans toutes les branches dont se compose l'éducation. Faudrait-il qu'elle me considérât comme un garçon ignorant qui n'avait pas su profiter de la généreuse protection de son père pour devenir un homme bien élevé? Peut-être y avait-il au fond du coeur du fils du sabotier un désir secret, de devenir son égal, du moins moralement, et de rester digne de son amitié et de son estime, même lorsque l'âge aurait approfondi l'abîme que la naissance creusait entre elle et lui.
A l'Académie, je faisais de notables progrès. En un an, je passai de la classe des ornements dans celle des figures. Je me dépitais pourtant d'être obligé de rester si longtemps dans les classes de dessin; mais, si je continuais à m'appliquer avec ardeur, j'avais l'espoir de passer, à la rentrée des cours d'hiver, dans la classe de modelage.
Tous les quinze jours, j'allais dîner, comme auparavant, chez M. Pavelyn, et je devais porter avec moi mes dessins achevés, pour donner des preuves de mes progrès. Mon protecteur était content de moi et m'encourageait sans cesse par les témoignages de sa bienveillance et de sa générosité.
Ainsi le mois de septembre approcha insensiblement: Rose allait revenir!
Tous les jours j'allais sonner à la porte de M. Pavelyn pour demander à la femme de chambre s'il n'était pas arrivé de lettre.