Une après-midi, M. Pavelyn m'envoya un domestique à l'atelier de mon maître sculpteur, et me fit dire de passer chez lui.
Lorsque je parus en sa présence, il me montra, avec une tristesse mêlée de regret, une lettre de sa femme, et il m'apprit ce qu'elle contenait. Madame Pavelyn écrivait qu'elle ne se sentait pas encore bien guérie de sa maladie de poitrine, et qu'elle craignait de revenir précisément à l'entrée de l'hiver. Son mal empirerait infailliblement, croyait-elle. Elle suppliait son mari de lui permettre de rester jusqu'au printemps chez son frère, à Marseille. Cela vaudrait mieux aussi pour Rose, puisqu'elle s'instruisait à merveille, qu'elle se trouvait heureuse, et devenait chaque jour plus forte et mieux portante. Si cette longue absence faisait trop de peine à M. Pavelyn, et qu'il désirât vivement de revoir sa fille cette année, elle le priait de faire le voyage de Marseille pour se distraire et pour les venir voir. Ce serait pour tontes deux un bonheur dont, elles lui seraient reconnaissantes toute leur vie.
M. Pavelyn était fort affligé du contenu de cette lettre; mais enfin il se soumit à la nécessité: il résolut d'écrire à sa femme que son commerce ne lui permettait pas de quitter Anvers en ce moment, mais qu'il irait à Marseille au commencement du mois de mai pour chercher Rose et sa mère.
Je quittai la maison de mon protecteur le coeur plein de tristesse; ainsi, sept à huit mois devaient encore s'écouler avant qu'il me fût donné de revoir Rose! un siècle de vains désirs et de muets découragements!
Il n'y avait rien à faire, qu'à me résigner à la volonté du ciel. Ce qui contribuait un peu à rasséréner mon esprit et à distraire mes pensées, c'est que j'avais passé dans la classe de modelage, et que je commençais à façonner des formes humaines avec de l'argile. J'étais donc entré dans la carrière de la sculpture. Non-seulement j'éprouvais un grand plaisir à satisfaire ainsi mon penchant naturel, mais, dans cette classe, je travaillais au milieu d'artistes de tout âge dont le langage spirituel et la gaieté me faisaient parfois oublier la plaie de mon coeur.
A la fin du mois d'avril, M. Pavelyn partit pour Marseille. Je comptai avec une exactitude impatiente les jours et les heures de son voyage. Dans ma pensée, je le vis arriver à Marseille; une larme me tomba des yeux quand je me figurai les transports de Rose sautant au cou de son père; je l'entendais demander:
Madame Pavelyn était décidément guérie; sa fille était devenue forte et vermeille.... Elles ne devraient donc plus retourner à Marseille!
Mais de quelle douleur et de quel désenchantement je fus frappé lorsque M. Pavelyn revint enfin! J'étais sur le seuil de leur maison au moment même où la chaise de poste s'arrêta devant la porte. Mon coeur battait violemment; j'étais pâle et tremblant d'émotion; mes yeux avides tâchaient de voir à travers les parois de la voiture. M. et madame Pavelyn descendirent.... Ils étaient seuls!
J'entrai derrière mes bienfaiteurs sans trouver une parole pour leur souhaiter la bienvenue. Madame Pavelyn, voyant mon trouble et ma pâleur, m'expliqua que Rose était restée à Marseille pour y terminer son éducation. Le séjour de cette belle contrée devait probablement améliorer et fortifier sa santé. D'ailleurs, elle était fille unique de parents très-riches, et destinée par conséquent à voir la haute société. Nulle part mieux que là où elle était maintenant, elle ne pouvait se préparer, par une éducation brillante, à faire son entrée dans le monde.