Pour me consoler, madame Pavelyn me dit que Rose avait désiré vivement la suivre à Anvers, ne fût-ce que pour me voir une fois, mais qu'on n'avait pu accéder à ce désir, parce que son père ou sa mère eût été obligé de recommencer un long voyage pour la reconduire à Marseille. M. Pavelyn irait la chercher au mois de septembre, et elle passerait six semaines de vacances dans sa ville natale.

Ces explications me furent données à la hâte, car mes protecteurs étaient fatigués, du long trajet qu'ils venaient de faire en chaise de poste, et ils montèrent immédiatement dans leur appartement pour se débarrasser de leurs habits de voyage.

Je m'enfuis chez moi, et je m'enfermai dans ma chambre. La nuit me surprit la tête couchée sur ma table, abîmé dans la douleur, et maudissant la cruauté du sort.

Pendant plusieurs jours, j'eus le coeur gros et l'esprit assombri; mais peu à peu je me laissai consoler par les bonnes paroles de M. Pavelyn, et je concentrai toutes mes forces sur mes études. J'étais déjà dans la classe des antiques; pas assez avancé toutefois pour travailler d'après ma propre inspiration; mais le langage enthousiaste et plein de foi de mes camarades m'avait rempli d'ardeur et de confiance en l'avenir. Je comprenais maintenant que l'art est un moyen d'acquérir de la gloire et de la réputation dans le monde. Je tremblais d'émotion à l'idée que, si Dieu et la nature avaient réellement fait de moi un sculpteur, je pourrais devenir presque l'égal de Rose.... Une pareille pensée me pénétrait d'une joie inexprimable, mais elle me faisait aussi trembler et pâlir, par la crainte qu'un semblable espoir ne fût l'inspiration d'un coupable orgueil.

Dans l'été de cette année, une maladie contagieuse désola certains quartiers d'Anvers. Une petite vérole d'une malignité extrême avait enlevé un grand nombre d'enfants, et même quelques hommes faits.

A la fin du mois d'août, lorsque M. Pavelyn s'apprêtait à aller chercher sa fille à Marseille, une de ses servantes fut atteinte de la petite vérole. On se hâta d'écrire à Rose qu'elle ne pouvait pas revenir cette année-là, parce qu'une maladie contagieuse sévissait à Anvers, et même dans la maison de son père. Madame Pavelyn, par un préjugé qui était encore assez répandu à cette époque, avait toujours refusé de laisser vacciner sa fille. Par conséquent, Rose était plus que les autres exposée au danger d'être atteinte du fléau.

Certes, je souffris cruellement d'être trompé de nouveau dans mon espoir, et de ne pouvoir revoir celle dont la charmante image et le sourire amical étaient toujours devant mes yeux. Mais, moi-même, j'avais eu peur en songeant qu'elle allait revenir en un moment si dangereux, et la résolution de ses parents m'avait réjoui. D'ailleurs, j'avais seize ans. J'avais donc atteint l'âge où l'esprit prend déjà quelque chose de la gravité de l'homme. La fréquentation d'artistes, souvent beaucoup plus âgés que moi, avait également contribué, pour une large part, à transformer ma naïveté d'enfant en une connaissance plus exacte et plus juste de la vie.

Comme l'absence prolongée de Rose m'avait fait faire de sérieuses réflexions sur ma position dans le monde, je compris enfin parfaitement que, dans son enfance, elle avait pu donner son amitié au fils d'un pauvre paysan, jouer familièrement avec lui, et même l'aimer comme un frère; mais que, dans un âge plus avancé, une pareille familiarité blesserait les convenances du monde et nuirait peut-être à sa considération. La seule chose que je pusse espérer, c'est qu'elle prendrait plaisir aux progrès de son protégé, et, peut-être, qu'elle aimerait encore à se rappeler les beaux moments que nous avions passés ensemble dans notre heureuse enfance.

Voilà ce que me disait ma raison, quoique mon coeur se refusât à renoncer au rêve resplendissant qui était la lumière de mon âme. Rose était toujours présente à ma pensée; non pas Rose telle qu'elle devait être aujourd'hui, mais la jolie petite demoiselle avec sa figure pâle et délicate, avec ses yeux bleus et ses petites lèvres rouges sur lesquelles était empreint un sourire d'amitié pour moi.

Ce souvenir m'était si cher, qu'à force d'y penser je tombai dans une sorte de fol égarement, et que je craignais parfois le retour de Rose. Telle qu'elle était à présent, elle ne pouvait plus, comme autrefois, accorder sa confiance et son amitié à l'humble fils de paysans, dont l'entretien et l'éducation étaient payés par son père.... Et la Rose de la réalité ne tuerait-elle pas en moi le doux souvenir de jours plus heureux? Ces souvenirs, qui vivent aujourd'hui dans tous les battements de mon coeur, ne perdraient-ils pas leur enchantement et leur charme?