J'étais en proie à des transes mortelles; tout semblait trembler en moi; j'avais peine à reprendre haleine; ma gorge était sèche, et quoique je sentisse l'émotion me brûler les joues, une sueur froide mouillait mon front.
Moment solennel! Celle qui m'avait fait artiste allait jeter les yeux sur ma création.
Elle qui était et avait toujours été le but unique de toutes mes pensées, de mon espoir et de mon orgueil, elle allait me juger!
Son arrêt étoufferait-il la foi dans mon coeur, ou me donnerait-il des forces et un courage surnaturels?
Que ma statue était belle et saisissante dans la niche somptueuse où elle s'élevait maintenant au fond du salon! Comme elle ressortait bien sur la tenture de velours d'un rouge brun devant laquelle elle était placée! Comme elle éclipsait, par son éclatante blancheur, la splendeur des riches ornements d'or qui l'entouraient de tous côtés!
En vérité, baignées ainsi dans une vive lumière, et caressées par le reflet vermeil de la tenture de velours, mes figures paraissaient animées; on eût dit que le sang circulait dans leurs veines et qu'une vapeur éthérée, un fluide mystérieux, quelque chose d'impalpable et de transparent les entourait. Le regard des spectateurs devait être surpris et charmé au premier coup d'oeil.
J'avais donc cent chances contre une que la première impression de mon oeuvre sur l'esprit de Rose serait favorable. Quelle récompense! quel gage d'un glorieux avenir!
Tandis que je m'oubliais dans l'admiration naïve de mes statues, M. Pavelyn fit sortir du salon les ouvriers, et il les suivit en me criant qu'il allait chercher sa femme et sa fille.
Je me pris à trembler comme un coupable qui attend son juge. L'arrêt qui allait être prononcé ne devait-il pas décider de ma vie? Pouvais-je avoir foi en moi-même, lors même que le monde entier m'eût applaudi, si l'approbation de Rose manquait à mon talent?
J'étais tellement ému en la voyant paraître dans le salon, que je sentis tout mon sang refluer violemment vers mon coeur, et que, le visage pâle comme un linge, je fus obligé de m'appuyer contre un meuble, pour ne point succomber à mon inexprimable émotion.