Il me fallut plus d'une heure pour surmonter l'impression pénible que cette vision m'avait causée. Cependant je finis par m'endormir de nouveau; alors mon imagination me transporta dans mon village natal. Comment mes parents avaient-ils pénétré le secret de mon coeur, je n'en sais rien; mais je voyais le regard de mon père enflammé de colère et le visage de ma mère mouillé de larmes. Tous deux me reprochaient le fol orgueil qui m'avait conduit jusqu'à la plus lâche ingratitude.
J'avais osé lever les yeux sur la fille de mes protecteurs, j'avais dissipé toutes les forces de mon âme à caresser ce sentiment coupable et manqué ainsi le but des bienfaits reçus.... Dieu m'avait puni en me ravissant la lumière de l'esprit et le feu du génie. Ma mère se plaignait d'un ton plein d'amertume de ce que je l'eusse rendue malheureuse, et mon père, emporté par une colère furieuse, me frappait de sa malédiction....
Quelle nuit, hélas! remplie de visions épouvantables et me présageant des malheurs dont la seule possibilité me faisait trembler en plein jour.
Je craignais le sommeil, qui, chaque fois, me replongeait dans ces rêves, et je faisais de pénibles efforts pour tenir mes yeux ouverts; mais, après une longue lutte, je sentis défaillir mes forces: je succombai de nouveau, et, vaincu, je laissai tomber ma tête alourdie sur l'oreiller.
Sans doute, mon imagination avait épuisé la série des spectres qui pouvaient m'effrayer; car, dès ce moment, mon sommeil ne fut plus troublé ni interrompu par des songes; et, lorsque je fus éveillé, très-tard dans la matinée, par le bruit que dame Pétronille faisait dans ma chambre, je ne me sentais pas bien malade; mais j'étais extrêmement fatigué, et mon esprit restait assombri d'une grande tristesse.
Après avoir bu une couple de tasses de thé et apaisé les plaintes de mon estomac en mangeant quelques tranches de pain, j'essayai de nouveau de m'endormir; mais en ce moment la porte s'ouvrit, et ma mère, qui avait quitté son village à la pointe du jour, entra dans ma chambre.
Les larmes jaillirent de ses yeux; elle me serra dans ses bras avec un cri d'inquiétude et de compassion, n'interrompant ses baisers que pour me reprocher de ne pas lui avoir donné plus tôt connaissance de ma maladie. Ma maigreur et la pâleur de mes joues l'épouvantaient et la faisaient pleurer abondamment, chaque fois qu'elle levait la tête pour me regarder.
Je l'embrassai avec une reconnaissance infinie, et je tâchai de lui faire comprendre que je n'avais pas autre chose que la fièvre; que cette fièvre, tout en faisant maigrir le malade en peu de temps, n'était ni dangereuse ni difficile à guérir; que je serais même rétabli, depuis longtemps, si le concours de l'Académie ne m'avait agité et fatigué outre mesure. Pour dissiper ses craintes et pour la consoler, je feignis d'être gai, j'affectai de rire et de plaisanter, afin de lui faire croire qu'elle avait tort de s'inquiéter de mon état.
Ma mère résista d'abord à tous mes efforts; mais peu à peu elle se rassura, et ses larmes cessèrent de couler. Nous nous mîmes alors à causer plus librement de différentes choses; de l'espérance que j'avais de sortir triomphant de la lutte, de mon père, de mes soeurs, de M. Pavelyn et de Rose.
À mesure que se dissipait la tristesse de ma mère, ma mélancolie augmentait; je n'éprouvais plus le besoin de paraître gai; et d'ailleurs la conversation, en roulant sur Rose, rouvrit la plaie de mon coeur et frappa mon esprit d'un insurmontable abattement. Ma mère conclut, de mes plaintes vagues et des réticences de mes paroles, que je voulais lui cacher quelque chose d'important.