Je ne sus pas résister plus longtemps à ses tendres instances, et je finis par lui avouer la véritable cause de mon chagrin et probablement aussi de ma maladie; je lui dis que depuis quelque temps Rose me portait une haine inexplicable et fuyait ma présence, qu'elle ne me parlait qu'avec amertume et que souvent elle m'humiliait avec intention.
Je n'osai pas lui avouer que mon coeur était dévoré d'un amour secret; car j'avais honte de cette passion coupable, et je savais que le moindre soupçon d'un pareil égarement eût désespéré ma mère;—mais je lui rappelai en termes chaleureux que Rose avait abrité mon enfance sous l'ombrage protecteur de son amitié, et qu'elle était la seule cause de tous les événements qui avaient changé ma vie. Que sa haine me rendit malheureux, c'était une chose dont ma mère ne pouvait pas douter, à ce que je croyais, et il n'était pas étonnant que cette haine, jointe à d'autres causes d'inquiétude, m'eût troublé l'esprit et m'eût rendu malade.
Ma bonne mère secoua la tête avec incrédulité, et sourit même en entendant mon explication; elle traita ma douleur de rêve absurde et sans fondement; peut-être, sans le savoir, avais-je donné à Rose quelques raisons d'un dépit passager, mais ma mère prétendait avoir des preuves incontestables que mademoiselle Pavelyn me portait toujours la même affection qu'auparavant. Il n'y avait pas cinq semaines que Rose, par un jour de clair soleil, était allée à Bodeghem avec sa mère.
Je savais cela; j'avais vu avec beaucoup de peine que mademoiselle Pavelyn ne m'avait rien dit de ce voyage, et que madame Pavelyn seule m'avait apporté les bons souhaits de mes parents.
Ma mère me raconta avec une sorte de joyeux enthousiasme que Rose, au lieu de profiter du beau temps, avait passé toute cette journée auprès d'elle, et lui avait témoigné plus d'amitié et d'affection que jamais; que cent fois elle avait recommencé à parler de moi, de la noblesse de mon caractère, du brillant avenir qui m'attendait, et du bonheur qu'elle éprouvait à songer qu'elle avait contribué en quelque chose à m'assurer un sort heureux en ce monde. Oui, Rose avait avoué que tous les soirs elle adressait au ciel une ardente prière pour qu'il m'accordât la palme dans le concours de l'Académie.
J'écoutais avec étonnement. La voix de ma mère me semblait douce comme une musique enchanteresse, et mon coeur battait avec force en entendant son récit;—mais ce n'était qu'une illusion passagère; car, dès qu'elle cessait de parler, l'image d'un fier et beau jeune homme se dressait devant mes yeux, et la fatale réalité m'apparaissait de nouveau.
Je confiai à ma mère que, depuis peu de temps, une vive inclination s'était déclarée dans le coeur de Rose pour un jeune homme d'une haute naissance et d'une grande fortune, que l'amour avait étouffé en elle l'amitié, et que, sans que je susse pourquoi, elle avait commencé à me haïr depuis le moment où un autre sentiment plus vif et plus puissant s'était emparé de son coeur. Pour confirmer ma confidence, je racontai tout ce qui m'était arrivé depuis lors; comment, en toute circonstance, Rose me parlait avec aigreur et dépit, comment elle me blessait avec intention et saisissait tous les prétextes pour sortir de chez elle chaque fois que je m'y trouvais.
Je racontai tout cela d'un ton si désolé et en insistant si fort sur les détails qui prouvaient l'aversion de Rose pour moi, que ma mère en vint à douter de ce qu'elle devait croire. Elle supposa même que ma crainte pouvait être fondée, et me consola de son mieux en me faisant espérer que l'état maladif de Rose était peut-être la seule cause du peu d'amitié qu'elle me témoignait, chose qui lui paraissait à peu près certaine, puisque, d'après mon explication, M. et madame Pavelyn se plaignaient également de la mélancolie de leur fille; en outre, elle me rappela que j'étais devenu un homme, et qu'il ne pouvait plus y avoir entre mademoiselle Pavelyn et moi la même confiance que lorsque nous étions tous les deux de candides enfants.
Après que ma mère eut passé quelques heures auprès de mon lit, elle se leva et me dit qu'elle ne pouvait pas retourner à Bodeghem avant d'avoir été rendre ses devoirs à M. et madame Pavelyn. Elle pouvait rester encore une partie de la matinée avec moi; mais elle espérait que, si elle pouvait voir Rose et lui parler, elle apprendrait d'elle que les torts dont je me plaignais étaient purement imaginaires, sinon pour le tout, du moins en partie; s'il en était ainsi, elle m'apporterait cette consolation avec une grande joie, et, en tout cas, elle reviendrait encore causer quelque temps avec moi.
Dès que ma mère fat partie, des idées étranges s'emparèrent de mon esprit. Rose, lors de sa dernière visite à Bodeghem, avait comblé ma mère de marques d'affection et d'un amour presque filial; elle avait parlé avec enthousiasme de mon avenir, de la noblesse de mon caractère, et ajouté que tous les soirs elle priait Dieu pour qu'il me fit sortir vainqueur du concours.