Je ne me rappelais plus vers quelle époque Rose était allée à Bodeghem, aussi longtemps que ma mère était restée près de moi, je m'étais efforcé de lui prouver que j'avais des raisons de croire à la haine de Rose contre moi; mais maintenant, resté seul, je me mis à interroger ma mémoire, et je supputai si exactement les jours et les événements, que j'arrivai à une conclusion imprévue qui fit que je me dressai dans mon lit avec un cri de joyeuse incertitude. Ne m'étais-je pas trompé? Cela était-il possible? Mais comment résister à l'évidente vérité? Au moment où Rose, en présence de ma mère, montrait pour moi une si vive affection et un intérêt si grand, il y avait neuf jours déjà que la fatale soirée était passée! Que fallait-il croire? L'amour avait-il laissé dans son coeur une large place à l'amitié? Mon chagrin n'était-il réellement qu'un mauvais rêve? Mais alors comment expliquer sa conduite envers moi? Oh! non, non, je ne pouvais pas ouvrir mon coeur à cet espoir décevant; N'avais-je pas vu plus d'une fois les yeux de Rose s'animer contre moi du feu de la haine! Sa voix, lorsqu'elle s'adressait à moi, ne trahissait-elle pas l'amertume, le dépit, et peut-être même le dédain? et cependant pourquoi, elle, la franchise et la bonté même, eût-elle été tromper inutilement ma pauvre mère?
Longtemps mon esprit craintif flotta entre la joie et l'inquiétude, entre la douleur et l'espérance, jusqu'au moment où je reconnus de nouveau le pas de ma mère qui montait l'escalier.
Elle ouvrit la porte et entra doucement, croyant sans doute que j'étais assoupi. Un voile de tristesse couvrait son visage, et je vis à son regard morne qu'elle était profondément affligée.
—N'est-ce pas, ma mère, demandai-je avec une amère ironie, n'est-ce pas, je ne me suis pas trompé? Vous aussi, vous êtes convaincue que Rose me hait.
Elle secoua négativement la tête et poussa un douloureux soupir.
Je lui pris la main, et je tâchai de dissiper sa tristesse, en l'exhortant à prendre patience; la perte de l'affection de celle qui avait été jusqu'alors la providence de ma vie pouvait bien me désoler pendant quelque temps; mais, à la fin, l'homme s'habitue à son sort, quelque pénible qu'il soit; et moi aussi, je finirais par me consoler peu à peu.
Ma mère, sans me répondre, se mit à pleurer abondamment; ses larmes roulaient silencieusement sur ses joues, pareilles à des perles humides.
—C'est pis encore que je ne l'avais cru, n'est-ce pas? dis-je. Peut-être votre amour pour moi exagère-t-il le mal que vous avez découvert; mais ne pleurez pas, ma mère, je trouverai la force de surmonter mon chagrin. Nous avons du moins cette consolation que je n'ai rien fait pour mériter la haine de mademoiselle Pavelyn.
Ma mère mit sa main sur ma bouche, et s'écria avec angoisse:
—Tais-toi, tais-toi, Léon, tu blasphèmes!