—Oui, c'était un Français; il y en avait deux parmi nous qui savaient causer avec lui.
—La moustache rousse du Jonas! Murmura Victor; Donat ne s'est pas trompé!
—Je n'aurais pas regardé si exactement son visage, continua le blessé, mais il me sembla qu'il nous examinait tous un à un de la tête aux pieds, et comptait nos armes. Il s'était levé et avait poursuivi son chemin; nous avions, après lui avoir montré la bonne route, repris notre marche dans une direction opposée. Poussé par la défiance, je fis arrêter un instant mes compagnons et je grimpai sur une montagne pour observer l'inconnu. Il avait disparu et ne pouvait s'être caché nulle part dans cette plaine, sinon dans les broussailles ou dans le bois. Nous craignions une attaque des brigands qui rôdent maintenant en très grand nombre; mais comme, après avoir marché avec rapidité pendant une heure et demie, nous n'avions rien rencontré, nous nous arrêtâmes pour faire manger les bêtes et pour préparer notre propre dîner. A peine fûmes-nous remontés sur nos mulets et prêts à donner le signal du départ, que plusieurs hommes parurent sur une montagne au-dessus de nous et nous envoyèrent quatre ou cinq balles. Nous nous mîmes sur la défensive et nous déchargeâmes également nos fusils. Mais une dizaine de brigands fondirent sur nous du haut de la montagne, avant que nous eussions eu le temps de recharger nos armes. Un des nôtres cria: «Fuyez! fuyez!» et je vis mes compagnons éperonner violemment leurs mulets et chercher leur salut dans la rapidité de leurs montures. Je voulus faire comme eux; mais le même homme aux moustaches rousses et aux petits yeux m'ajusta et me tira une balle à travers le pied. Mon mulet fit un écart, me désarçonna et suivit les autres. Les voleurs poursuivirent mes camarades; j'entendis longtemps encore les coups de fusil qui retentissaient dans le bois. J'étais couché là depuis quatre jours; mon pied s'est enflammé. Je ne pouvais pas me mouvoir, et je prévoyais une mort terrible, lorsque Dieu m'exauça et m'envoya un secours et un salut inattendus.
Victor et Jean causèrent longtemps ensemble du rôle que la moustache rousse du Jonas avait joué dans cette histoire, et Jean Creps assura qu'il enverrait une balle dans le ventre du scélérat la première fois qu'il le rencontrerait.
Les Flamands atteignirent enfin l'endroit où ils devaient passer la nuit.
Pendant qu'on préparait le souper, Victor ôta les langes du pied du jeune Anglais, lava avec beaucoup de soin la blessure enflammée et enveloppa son pied d'un linge propre. Ce pansement allégea si complètement les souffrances du malheureux, qu'il prit les mains de Roozeman et les arrosa de larmes de reconnaissance.
Donat céda sa couverture au blessé, et, quoique celui-ci refusât, Kwik resta inébranlable dans sa résolution et coucha sur la terre nue.
Cette nuit-là, tous dormirent en repos sous la garde de leur sentinelle. Donat, tout content de lui et joyeux d'avoir pu faire une bonne action, ne rêva pas et dormit d'un sommeil si profond, qu'il fallut le secouer pendant plusieurs minutes lorsque vint son tour de monter la garde.