—En effet, Donat, ils s'en servent avec adresse, mais ce n'est pas sans peine qu'ils l'acquièrent. J'ai fait naufrage, pendant un voyage, sur les côtes du Mexique, et j'ai eu l'occasion de voir de près les vaqueros. C'est bizarre: à peine les enfants de ces gens marchent-ils seuls, qu'ils jouent avec le lasso. D'abord ils prennent des chats ou des chiens; puis des mulets, et enfin des boeufs et des chevaux; car le lasso n'est proprement inventé que pour prendre les boeufs et les chevaux.
En causant ainsi, les chercheurs d'or continuèrent leur route. Victor s'était placé de l'autre côté du mulet et causait avec John Miller, dont le pied s'était considérablement dégonflé et dont les douleurs étaient beaucoup allégées par les soins fraternels de son protecteur. L'Anglais témoignait une profonde reconnaissance et priait Dieu de lui donner un jour l'occasion de payer les bienfaits reçus.
Jean Creps et le Bruxellois parlaient des mines qu'ils allaient atteindre probablement le surlendemain, et de leurs plans pour commencer leur travail dans les placers avec le plus de chances de réussite.
Vers le soir, ils aperçurent dans le lointain trois ou quatre tentes et autant de grands feux. Ils s'arrêtèrent pour reconnaître s'ils avaient des amis ou des ennemis devant eux.
—Ce sont des muletiers, dit le Bruxellois, qui portent une provision de farine de Sacramento aux placers. Je vois la charge des bêtes de somme rangée à côté des tentes; en outre, j'entends les clochettes des mulets. Avançons donc hardiment, nous n'avons rien à craindre.
Les muletiers, en voyant cette troupe d'hommes apparaître au loin, prirent leurs fusils et se mirent sur la défensive; mais ils reconnurent que c'étaient de paisibles chercheurs d'or et les saluèrent amicalement.
John Miller reconnut le chef des muletiers, qui avait transporté plus d'une fois de la farine et d'autres provisions pour son père. Comme ce chef s'étonnait de le voir ainsi blessé dans ces montagnes, le jeune Anglais raconta, avec une reconnaissance enthousiaste, comment ses compagnons étrangers l'avaient ramassé presque mourant dans un bois et lui avaient donné leur unique bête de somme pour le sauver.
Là-dessus, les Flamands furent invités à passer la nuit dans cet endroit. Les muletiers préparèrent en leur honneur tout ce qu'il y avait de meilleur dans leurs provisions. On mangea bien et on but surtout gaiement, car ils avaient quelques bouteilles de rofino ou eau-de-vie de Catalogne, dont ils firent avec de l'eau chaude une sorte de grog, qui réconforta merveilleusement les chercheurs d'or épuisés, et leur versa une nouvelle ardeur dans les veines.
Ce qui les réjouit le plus, ce fut la certitude qu'ils atteindraient le lendemain, dans l'après-midi, les premiers placers du Yuba. On décida que John Miller resterait avec les muletiers, puisque ceux-ci acceptaient la charge de le transporter en peu de jours à la rivière de la Plume. Il voulut donner de l'argent à ses sauveurs, et, comme ils le refusèrent, il leur fit accepter une nouvelle provision de farine et de lard salé. Cela pouvait leur être bien nécessaire, pensait-il, car tout était incroyablement cher dans les mines depuis la nouvelle affluence de chercheurs d'or. Les Flamands furent libres de suivre leurs nouveaux amis; cependant, ils ne le jugèrent pas à propos, vu que les mulets, pesamment chargés, ne pouvaient marcher que très-lentement. Le Bruxellois ne voulut pas entendre parler de retards; il fut donc convenu qu'il partirait avec ses compagnons au lever du soleil.
Après que John Miller eut encore remercié chaleureusement ses sauveurs, et serré Roozeman, Creps et Kwik dans ses bras, tous se glissèrent sous la tente et dormirent d'un sommeil tranquille.