Il dirigea rapidement sa lunette d'approche vers le point de l'horizon désigné, et poussa également une exclamation de joie; il agita son chapeau en l'air, et cria d'une voix qu'on entendit distinctement aux deux extrémités du navire:
—Hourra! hourra! délivrance! Dieu nous envoie de l'eau… de l'eau et du vent!
A ces mots, un sourire étrange et convulsif détendit les traits des passagers, comme s'ils venaient d'être subitement atteints de folie; mais les couteaux disparurent, les leviers retombèrent sur le pont; un pleura, on dansa, on embrassa les matelots, qui s'étaient rapprochés et montraient à tous avec transport un petit nuage noir qui s'était levé sur l'horizon et qui grandissait avec rapidité. A la certitude de cette délivrance inespérée, un grand nombre se jetèrent à genoux et levèrent les mains vers le ciel en signe de reconnaissance.
L'heureuse nouvelle se répandit instantanément jusqu'au fond du navire. Les malades même, ceux que la mort tenait déjà embrassés, semblaient s'éveiller à une vie nouvelle et imploraient l'aide de leurs amis pour être conduits sur le pont. Il pleuvait, disait-on. Être mouillé! sentir ruisseler l'eau fraîche du ciel sur tous ses membres! Aspirer un air humide! quelle jouissance! quel bonheur!
Jean Creps fut porté sur le pont par Victor et Donat. Des larmes d'espérance et de joie coulaient sur ses joues pâles, pendant qu'il tenait les yeux fixés sur le nuage noir qui, pareil à un messager du Seigneur, allait apporter à ces pauvres créatures délaissées la santé et l'apaisement.
Les passagers continuaient à regarder d'un oeil étincelant et avide. Leurs coeurs battaient, leurs nerfs frémissaient, ils avaient tout oublié, même la soif, pour contempler ce phénomène céleste qui se déployait avec une merveilleuse rapidité au-dessus de l'horizon. Au premier moment, ils n'avaient distingué qu'un petit nuage noir; mais ce petit nuage, comme s'il eût été animé par une irrésistible puissance d'attraction, paraissait réunir dans son sein toutes les vapeurs de l'air et grandissait à vue d'oeil, jusqu'à ce qu'enfin il couvrît comme un mur sombre toute la partie sud du ciel.
Pendant que l'attention générale, était fixée sur ce seul point, que tous avaient perdu tout autre sentiment que celui d'une délivrance prochaine, le capitaine donnait des ordres afin de tout apprêter pour recueillir l'eau de pluie. Les voiles disponibles furent tendues sur le pont; des barils, des seaux et des cuves furent placés aux coins où la pente naturelle devait conduire l'eau.
A peine les premiers apprêts étaient-ils terminés, que la partie du ciel qui était restée claire jusque-là se remplit d'un brouillard épais et qui devint de plus en plus opaque; le soleil était pâle et sa lumière verdâtre; et bientôt on se trouva dans une complète obscurité.
Alors, un gigantesque serpent de feu jaillit du sein de l'immense nuage noir, et l'Océan frémit sous un épouvantable coup de tonnerre. Le signal était donné! Des éclairs serpentaient sans relâche dans l'espace; l'eau retentissait comme si dix armées invisibles se battaient avec une artillerie infernale; mais les écluses du ciel s'entr'ouvrirent et des torrents d'eau tombèrent avec fracas sur le pont du Jonas.
Quelle joie! quelle agitation! Comme les pauvres passagers pouvaient boire maintenant, se rafraîchir, sentir couler sur leurs corps embrasés l'eau fraîche, pareille à un baume bienfaisant!