Jean lui-même, Jean le malade, l'épuisé, embrassait ses deux amis et s'écriait avec enthousiasme:

—Dieu soit loué! je ma sens revivre! je ne mourrai pas!

La tempête dura deux heures. Le tonnerre grondait effroyablement et faisait trembler le ciel et la mer; les éclairs enveloppaient le Jonas d'une lumière aveuglante; parfois, les vents déchaînés faisaient tourner le navire sur lui-même comme une toupie et le menaçaient de le faire sombrer; mais tout cela n'était rien, en comparaison de la joie d'avoir de l'eau et de sentir entrer dans ses poumons un air humide et frais. Les peureux même riaient et battaient des mains au milieu de l'orage et des éclairs.

Lorsque la tempête s'apaisa enfin, le vent continua à souffler avec une force suffisante, et, par bonheur, il avait pris une direction favorable au voyage des chercheurs d'or. Le capitaine fit ajouter autant de voiles que possible; le Jonas se pencha sur le côté et s'élança en avant comme une flèche, au bruit des hourras joyeux de tous les passagers.

IX

L'ARRIVÉE

Le navire, comme s'il eût voulu rattraper le temps perdu, marcha avec une telle rapidité, que, quelques jours plus tard, il se trouvait à la hauteur da Brésil. Deux malades succombèrent encore, les autres guérirent rapidement ou furent bientôt hors de tout danger.

Les souffrances endurées étaient oubliées. Déjà les passagers commençaient à soupirer de nouveau après l'or de la Californie. On était gai, on causait des mines, des trésors qu'on y amasserait, et de ce qu'on en ferait après le retour au pays natal.

Jean Creps, quoique encore un peu faible, était tout à fait rétabli de sa maladie. Il ne savait pas, sans doute, quel jugement sévère il avait prononcé pendant son délire contre ce voyage; car la vie qui lui était revenue avait redoublé son courage, et il envisageait avec une confiance sans bornes l'avenir qui s'ouvrait devant lui. Son ami Roozeman avait également retrouvé ses rêves séduisants, et souvent un sourire mystérieux venait éclore sur ses lèvres, quand son imagination faisait miroiter devant ses yeux la fortune qu'il espérait recueillir bientôt. Il se voyait déjà dans les mines, il y trouvait des blocs d'or en abondance; il retournait dans sa patrie; il assurait le bonheur de sa tendre mère; il était devant l'autel à côté de Lucie, et il entendait la voix du prêtre qui disait: «Soyez unis au nom du Seigneur!»

Donat Kwik avait repris sa première disposition d'esprit. Il se promenait des journées entières sur le pont, ou tenait compagnie aux deux amis et les amusait par ses reparties bouffonnes et par son insouciance. D'autres fois, il flânait dans l'entre-pont, et y baragouinait le français, l'anglais et l'allemand avec tout le monde: on n'en comprenait qu'un mot par-ci par-là, et il faisait rire chacun par ses balourdises. Les Français le nommaient Jocrisse et les Allemands Hauswurst; il répondait à ces noms, dont la signification lui était inconnue, avec autant de sérieux que si le curé l'eût baptisé ainsi à sa naissance.