Le Jonas devait encore subir une rude épreuve: les passagers devaient voir encore une fois la mort s'élever entre eux et la terre promise de l'or;—et, cette fois, le danger devait être si menaçant, que tous ceux qui étaient à bord du Jonas allaient implorer la miséricorde céleste à deux genoux et les mains levées au ciel. Au cap Horn, ce point extrême de la quatrième partie du monde, ils furent assaillis par de longues et terribles tempêtes; une nuit, ils se virent entourés dans l'obscurité par de formidables montagnes de glace, et les marins eux-mêmes, renonçant à tout espoir de délivrance, voulaient déjà mettre à flot les chaloupes pour abandonner le navire dans ce moment suprême. En vérité, le destin semblait avoir décidé la perte du Jonas; mais, soit que le Seigneur eût pitié de ces créatures éperdues, soit que le sang-froid du Capitaine sût éviter avec une merveilleuse habileté les montagnes de glace, les chercheurs d'or échappèrent cette fois encore au tombeau qui s'ouvrait devant eux. Ils arrivèrent enfin dans l'océan Pacifique, entre Valparaiso et Taïti.
Il s'était écoulé près de cinq mois depuis le jour où ils avaient quitté Anvers et vogué sur l'Océan. Encore une quarantaine de jours favorables, et ils allaient mettre le pied sur le rivage du merveilleux pays, but suprême de leur désir et récompense de tous les maux soufferts. Après un si long voyage, l'ennui s'était emparé des passagers, jusqu'au moment où ils arrivèrent près du cap Horn, et avait jeté peu à peu l'apathie et le découragement dans les coeurs; mais, maintenant qu'on se trouvait dans la mer même qui baignait les côtes de la Californie, les poitrines se dilatèrent, les têtes se relevèrent avec fierté et les yeux brillèrent d'espoir et d'impatience.
Pendant cette dernière partie du voyage, le repos ne fut troublé que par un seul événement. Un matin, de très-bonne heure, Donat Kwik accourut en hurlant sur le pont, criant au secours comme si on voulait l'assassiner. Aux questions des premiers qui l'interrogèrent, il répondit:
—Le capitaine! vite! vite! le capitaine! Volé argent moi, my money! Spitsboef! Donderwatter! moi volé! Oh! mon Dieu, mon Dieu, ma pauvre argent!…
Quand le capitaine comprit ce qui désespérait si fort Donat, il prit le fait très au sérieux. On avait, d'après le récit du paysan, forcé, pendant la nuit, la serrure de son sac de voyage et volé une somme de cinq cents francs en quatre billets de banque anglais.
Tous les passagers de la troisième classe furent appelés sur le pont et minutieusement fouillés par les marins. On leur fit même vider leurs poches et ôter leurs souliers. Ensuite, toutes les malles et les coffres furent ouverts et visités; mais, quoi qu'on fit pour découvrir l'auteur de ce vol, on ne put trouver la trace des billets de banque disparus.
Donat Kwik pleurait comme un enfant, s'arrachait les cheveux et remplissait l'air de ses plaintes amères. Ses amis, Creps et Roozeman, s'efforcèrent de le consoler en lui assurant qu'il finirait bien par retrouver ses billets de banque; et comme cela ne faisait pas d'effet sur le paysan découragé, ils lui firent comprendre qu'en Californie il n'aurait nullement besoin d'argent, et qu'il ne saurait même pas l'employer. En effet, à leur arrivée, ils trouveraient des délégués de la société la Californienne, pour leur procurer une bonne nourriture, des auberges confortables et tout ce qui pouvait être nécessaire à leur entretien.
Il ne fut cependant pas possible de tirer Kwik de son abattement. Roozeman, que le vieux capitaine Morello n'avait pas laissé partir sans argent, possédait mille francs dans son portefeuille. Il prit un billet de banque de cent vingt-cinq francs et l'offrit au pauvre désolé, qui déplorait encore, avec des larmes aux yeux, la perte de sa poire pour la soif. Donat accepta le don avec une grande reconnaissance et parut un peu consolé. Néanmoins, depuis ce jour, il n'eut qu'une triste vie sur le navire. Où qu'il se trouvât, dans l'intérieur ou sur le pont, il espionnait tout ce qu'il voyait et entendait; il se glissait comme un renard pour écouter les conversations les plus secrètes, suivait tous les mouvements des mains des passagers, et il était évident qu'il ne regardait jamais quelqu'un sans que la pensée que le voleur de ses billets de banque pouvait bien être devant lui brillât dans ses yeux. Les passagers, blessés de ce soupçon, maltraitaient le pauvre paysan ou l'écartaient durement de leur chemin; il se défendait en donnant des coups de pied à droite et à gauche, mais il avait affaire à si forte partie, qu'il ne paraissait presque plus jamais sur le pont du navire sans avoir un oeil poché ou le nez écorché.
C'était surtout le Français aux moustaches rousses qui le poursuivait sans cesse. Donat s'était mis en tête que son premier oppresseur était aussi le voleur de ses billets, et le Français pouvait lire ce soupçon dans ses yeux. Un jour, qu'il avait de nouveau frappé cruellement le pauvre garçon au visage, Victor était accouru et avait défendu son compatriote; Jean Creps était intervenu, et ainsi une rixe violente s'était élevée sur le pont. Le capitaine, après avoir entendu les explications de part et d'autre, avait fait mettre le Français pour deux jours au cachot. Depuis ce moment, la moustache rousse nourrit une haine furieuse contre Kwik et lui suscita, par ses camarades, toutes sortes de tourments.
Cependant le Jonas poursuivait sa route avec un vent très-favorable. On commença à compter les jours, et lorsque le capitaine annonça enfin qu'on allait atteindre la baie de San-Francisco, la fièvre de l'impatience gagna tous les passagers.