Une après-midi que le ciel était très-nébuleux, les deux amis étaient assis avec Donat dans l'entre-pont de la seconde classe et s'entretenaient avec animation du terme prochain de leur long voyage et de leur débarquement dans le pays de l'or.
—Quant à moi, disait Creps, je ramasse autant d'or que je puis. J'en donne la moitié à mon père, pour qu'il ne soit plus obligé de travailler dans ses vieux jours; j'achète à mon frère un magasin de denrées coloniales, et je donne à chacune de mes soeurs une dot de cinquante mille francs!
—Et vous-même, demanda Donat, que garderez-vous donc pour vous?
—Bah! je n'ai besoin de rien, répondit Jean. Ce n'est pas pour devenir riche que je suis venu en Californie. Pourvu que je puisse vivre libre et indépendant, et ne plus voir de pupitre devant mes yeux, je suis content. Et si le goût des richesses me prenait un jour, je pourrais toujours revenir en Californie.
—Savez-vous ce que je ferai, moi? s'écria Donat Kwik. Je ne retourne pas à la maison avant d'avoir tout un sac à froment plein d'or. Alors, j'achète un château aux environs de Natten-Hæsdonck, et je vais y demeurer avec Anneken et son père. Il y aura là tout ce qu'il y a de bon: de la viande au pot, du jambon dans la cheminée, de la bière forte dans la cave, des vaches grasses, de beaux chevaux et une voiture… oui, oui, une voiture! Et mon Anneken sera habillée comme une princesse; et je veux, quand nous irons à la kermesse, qu'elle attire les regards de tout le monde, et je ferai boire les amis et manger les pauvres gens, et je serai joyeux, et je causerai et je sauterai avec mon Anneken du matin au soir. Le baron de notre village est aussi riche que la mer est profonde. Il a toujours l'air maussade et il est rare qu'il sourie; mais Donat Kwik lui apprendra comment il faut vivre quand on a un sac d'or dans sa cave.
—Je n'en demande pas tant à Dieu, dit Victor. S'il me permet seulement de trouver en Californie les moyens d'obtenir la main de Lucie Morrelo et d'assurer à elle et à ma mère un sort agréable, je bénirai éternellement son saint nom, dussé-je travailler encore rudement toute ma vie pour augmenter leur bonheur.
Tout à coup, la conversation des amis fut interrompue par un hourra
joyeux qui retentit sur le pont du Jonas. Ils montèrent en courant.
Là, ils entendirent le cri triomphant de «Terre! Terre! Californie!
San-Francisco!… Hourra! hourra!»
En effet, le brouillard s'était dissipé et les côtes de la Californie se déployaient sous leurs regards émerveillés, des deux côtés d'un détroit qui leur fut désigné comme étant la Porte d'or, ou l'entrée de la baie de San-Francisco. Au nord et au sud, ils virent la côte bordée par une immense chaîne de montagnes dont la croupe verte s'étendait comme une ligne sombre et se perdait insensiblement dans l'horizon nébuleux. Devant eux, le monte Diavolo, ou montagne du Diable, élevait vers le ciel sa cime couronnée encore, à une couple de mille pieds de hauteur, de cèdres gigantesques.
Pendant que, muets et en extase, ils contemplaient le phare qui marquait la fin de leur voyage, le Jonas atteignit la Porte d'or et entra dans la baie de San-Francisco, parsemée d'un grand nombre d'îles et assez grande pour contenir toutes les flottes de guerre du monde.
Le Jonas jeta l'ancre entre une centaine de navires de toutes les formes et de toutes les nations; et les passagers, pleurant de joie et pleins d'enthousiasme, s'élancèrent en foule vers le côté du pont qui faisait face au rivage, comme si une lutte allait s'élever pour savoir celui qui mettrait le premier le pied sur la terre qui produit l'or.