X
SAN-FRANCISCO
Plusieurs chaloupes allèrent et revinrent du Jonas au rivage pour débarquer les passagers.
Une soixantaine de ceux-ci étaient déjà sur le port, avec leurs coffres et leurs malles, attendant et regardant si les directeurs ou les employés de la société la Californienne ne se montraient pas pour transporter leurs bagages, ou pour les conduire aux auberges ou maisons de bois que l'on avait préparées pour les actionnaires.
Pendant ce temps, les deux amis, et surtout Donat Kwik, ouvraient de grands yeux en regardant les singulières gens qui passaient par groupes ou s'arrêtaient près d'eux. Ce n'était pas les Mexicains avec leurs costumes éclatants qui attiraient le plus leur attention, ni les Chinois avec leurs longs jupons, ni les mulâtres avec leur large figure couleur marron, ni même les naturels à moitié sauvages de la Californie. Ce qui les étonnait et leur semblait inexplicable, c'était l'extérieur des Européens, qui avaient probablement quitté comme eux leur patrie pour venir assouvir ici leur soif d'or. La plupart étaient sales et déguenillés, avec la barbe négligée et les cheveux en désordre, avec des souliers crevés aux pieds et des haillons autour du corps. Cependant, si misérable que fût leur air, ils portaient tous à leur ceinture un revolver ou un couteau-poignard étincelant et marchaient la tête levée, jetant à droite et à gauche des regards fiers où paraissait briller le sentiment d'une indépendance absolue. On voyait se promener également des personnes dont le costume et la physionomie indiquaient une position aisée et une éducation distinguée; mais ils vivaient sur un pied d'égalité parfaite avec des gens sur le visage desquels la bassesse et la crapule avaient imprimé leurs ignobles stigmates; on y voyait même des hommes qu'on eût pris pour des mendiants ou des voleurs serrer la main d'un promeneur qui avait l'air d'un baron, ou repousser brutalement, le pistolet au poing, ceux qui avaient l'audace de les toucher seulement en passant.
—Dieu! quelles mines repoussantes ont tous ces gens-là! soupira Roozeman. Je ne me suis jamais représenté autrement une bande de brigands. Qu'ils sont sales et sauvages!
—La tête m'en tourne, murmura Donat Kwik. Ici, on n'a qu'à se baisser pour trouver de l'or, a-t-on dit; il me semble qu'il serait préférable pour ces hommes qu'on pût y ramasser des culottes et des souliers neufs. Je ne sais, mais je crains fort que nous n'ayons à nous repentir de notre voyage. Ah! si j'avais encore mes cinq cents francs!
—Vous êtes étonnants! dit Jean en riant, vous voyez tout en noir. Il va de soi que ce ne sont pas tous millionnaires qui viennent en Californie. Ces gens-là sont probablement des voyageurs nouvellement arrivés, comme nous. Ils n'ont pas encore eu le temps ni l'occasion d'aller aux mines d'or, et, ne faisant pas, comme nous, partie d'une société qui pourvoit à leur entretien, ils souffrent un peu de misère. Vous remarquez cependant bien que l'espoir ou la certitude d'être bientôt riches leur gonfle le coeur et les rend fiers. Croyez-moi, ce que vous voyez ici est la réalité du rêve que les plus nobles coeurs caressent en Europe: la fraternité, l'égalité entre tous les hommes et toutes les nations, sans distinction de sang ni de rang.
—Oui, mais la fraternité avec tous ces pistolets et ces longs couteaux, répliqua Donat, m'inspire peu de confiance. Si ces deux gaillards là-bas, avec leurs sales barbes, qui nous regardent si singulièrement, sont mes frères, pardieu! je n'aimerais point rencontrer quelqu'un de ma famille seul dans un bois!
—Tu ne comprends pas, répliqua Jean. L'arme à la ceinture de ces hommes est le signe de la liberté et de la vraie indépendance. N'as-tu jamais entendu dire que, dans les États-Unis d'Amérique, personne ne sort de chez soi sans revolver? C'est pourtant une nation puissante et civilisée, qui donne à l'ancien monde l'exemple de l'indépendance individuelle et de la liberté la plus large. Vous en aurez l'expérience….