Un monsieur, passablement bien mis, à la physionomie noble et fière, s'approcha de Creps et s'offrit pour porter leurs bagages à la ville. Les Flamands le regardèrent avec de grands yeux, et Jean répondit en anglais qu'ils n'avaient pas, pour le moment, besoin de son service, parce qu'ils attendaient des gens qui se chargeraient de leurs coffres. Roozeman lui demanda très-poliment comment il se faisait qu'un gentleman comme lui se vît forcé de faire un travail d'esclave pour gagner quelques schillings.

—Quelques schellings! répéta l'autre en souriant. L'état n'est pas aussi mauvais que vous le croyez. Je gagne journellement huit dollars et quelquefois douze.

—Que dit-il là? s'écria Donat, qui avait appris sur le Jonas assez de trois ou quatre langues pour comprendre les paroles de l'Anglais; que dit-il là? Douze dollars! soixante francs par jour! Oh! Le charmant pays! Pour porter des paquets, on n'a pas besoin de beaucoup d'esprit. Maintenant je ne crains plus rien. A Natten-Haesdonck, je devais travailler comme un cheval, et je gagnais à peine deux dollars par mois en sus de la nourriture.

Et il riait et battait des mains, comme si la certitude d'échapper à la misère l'avait rendu fou de joie.

L'Anglais, qui prenait ses exclamations pour une raillerie, porta la main à son couteau, jeta un regard menaçant sur Donat stupéfait et dit en s'éloignant:

Go to hell, you damd'd idiot! (Va en enfer, idiot damné!)

—Voilà, pardieu! un frère bien chatouilleux! murmura le poltron Kwik entre ses dents. Encore un peu, et il allait me saigner comme un porc. Dites ce que vous voudrez, messieurs, tous ces gaillards-là ressemblent à une bande de brigands qui cherchent querelle afin de pouvoir vous voler ou vous assassiner.

En disant cela, il ramassa son sac de voyage et le serra avec force, comme s'il craignait d'être volé.

—Tu es méfiant comme un vrai paysan flamand, dit Jean en plaisantant. Depuis la perte de tes billets de banque, tu ne vois plus que des voleurs. Ce monsieur ne te comprend pas; il croyait que tu te moquais de lui; quoi d'étonnant qu'il en soit blessé?

Il fut interrompu par un grand bruit et par les plaintes des passagers, qui attendaient, comme lui, à côté de leurs malles. On leur avait assuré qu'il n'était pas encore arrivé de directeurs ni d'employés de la Californienne à San-Francisco; le Jonas était le deuxième navire de la société qui eût paru dans la baie; mais sans doute le vaisseau sur lequel se trouvaient les directeurs et les instruments de travail avait eu des vents contraires. Il serait en vue au premier jour; hors cette supposition, personne ne savait que dire de la Californienne, et il ne resta plus aux passagers qu'à se conduire selon le proverbe américain, help yourself, que Donat traduisit par: Tâche de te tirer toi-même du pétrin.