Rentrés dans leur chambre, les trois amis se mirent à écrire, chacun de son côté. Il n'y avait pas de table. Roozeman et Creps se tenaient debout contre le mur et se servaient d'une tablette en guise de pupitre; Kwik était assis par terre devant la malle de Victor, sur laquelle il avait placé sa feuille de papier. Hors les murmures de Donat contre les plumes raides de Californie et contre l'encre épaisse de San-Francisco, le silence le plus complet régnait dans la chambre.
Il y en avait long à raconter aux parents: aussi l'ouvrage dura-t-il plus d'une heure. Jean Creps, qui eut fini le premier, ne voulut pas déranger Victor et regarda Donat Kwik en souriant.
Le pauvre garçon suait sang et eau pour nouer ses phrases ensemble, et faisait des lettres grandes comme des dés à coudre; il se grattait l'oreille, mâchonnait sa plume et chiffonnait avec dépit les feuilles de papier barbouillées, pour recommencer chaque fois son pénible travail.
—Allons, Victor, finis donc! dit Creps. Il y a moyen d'écrire un volume sur notre voyage; mais, dans ce cas, cela durerait jusqu'à demain.
—J'ai fini, répondit Victor. J'ai eu de la peine, Jean, à tourner mes paroles de manière que ma mère ne devine pas quelle misère nous avons soufferte.
—Ainsi, tu n'as parlé ni du calme, ni de la maladie, ni des horribles requins?
—Si certes! mais sans y donner beaucoup d'importance. Voilà, lis; tu verras si nos lettres s'accordent.
Jean Creps parcourut la lettre de Victor. Lorsqu'il fut à la fin, il hocha la tête en souriant et lut:
«Pendant ce long et triste voyage, ta chère image s'est toujours trouvée devant mes yeux, bonne mère; et, à côté de toi, je voyais sans cesse une autre image, un ange qui me souriait et murmurait à mon oreille: «Aie courage, Victor; ne crains ni souffrances ni dangers; car je ne t'ai pas oublié, et ma prière veille sur toi.»
—C'est transparent, Victor, murmura Creps; il faudrait qu'elles fussent aveugles pour ne pas voir que tout n'est pas aussi souriant que le commencement de ta lettre veut le faire croire.