—Allons, allons, nous n'avons pas besoin de jouer. Avec un dollar, nous en sommes quittes. Encore une goutte de rhum, la dernière. Nous ne pouvons pas quitter San-Francisco sans voir ce que c'est qu'une maison de jeu.
—Surtout, remarqua Donat, que j'ai vu étinceler là-bas, sur une table, une montagne d'or, de la même espèce que celui que nous allons trouver. Cela donne toujours un avant-goût.
Victor se laissa persuader et suivit ses amis dans la maison de jeu, où heureusement ils trouvèrent, dans un coin, un banc pour s'asseoir. Lorsqu'ils eurent reçu et payé leur petit verre de rhum, ils promenèrent leurs regards autour d'eux.
Ils étaient dans une grande salle splendidement éclairée, mais si remplie de la fumée du tabac et des vapeurs de l'eau-de-vie, qu'en entrant on était à demi suffoqué et qu'on sentait ses yeux se mouiller de larmes avant de pouvoir s'habituer à cet air vicié et à cette atmosphère chargée de nuages. Une population étrange et singulièrement mêlée grouillait dans cette salle. On y voyait bien quelques personnes qui avaient l'air d'honnêtes gens, mais la plus grande partie des habitués se composait de tout ce que la Californie offrait de plus ignoble, de plus sauvage et de plus repoussant. Outre les joueurs, on voyait s'y promener des hommes à figures suspectes qui avaient probablement tout perdu et passaient toute la soirée dans la maison de jeu pour voir de l'or, et épiaient peut-être l'occasion de s'en procurer d'une manière quelconque. Il régnait là un murmure assourdissant de voix confuses, de cris de joie et de malédictions, que dominaient parfois les sons retentissants d'une musique entraînante. L'orchestre ne se composait pourtant que d'un seul artiste. Cet homme avait un chalumeau à la bouche, un tambour sur le dos, des cymbales de cuivre à la main et une espèce d'arbre avec des sonnettes sur la tête. Ainsi affublé, il se démenait comme un possédé et faisait plus de bruit que toute une bande de musiciens.
Au fond de la salle se trouvait une table très-large, derrière laquelle le banquier dirigeait, avec ses nombreux aides, le monte, jeu de hasard mexicain qui se joue avec des cartes et qui est fort à la mode à San-Francisco. Ce banquier avait devant lui des tas de poudre d'or, des blocs d'or d'une grosseur extraordinaire, des liasses de billets de banque, des piles d'une monnaie d'or octogone dont chaque pièce avait une valeur de deux cent cinquante francs; mais, à côté de chaque tas, il y avait un revolver à six coups.
Les joueurs se tenaient debout autour de la table. Ils suivaient chaque carte le coeur battant, et la fureur leur arrachait une sorte de hurlement rauque chaque fois qu'ils voyaient leur or s'abîmer dans le gouffre insatiable de la banque. Cependant, ils recommençaient chaque fois à tenter la chance, jusqu'à ce que, tout à fait ruinés, pauvres et le coeur plein de fiel et de rage, ils quittassent la table en maudissant le jeu.
S'il y avait là des gens qui perdaient en quelques heures tout l'or qu'ils avaient amassé dans les placers au prix de grandes privations, on en voyait d'autres que la fortune favorisait d'une façon toute particulière. Quelques-uns riaient de ce bonheur apparent et murmuraient le mot paillasse, voulant faire entendre par là qu'à leurs yeux le gagnant n'était qu'un compère, qui jouait avec l'argent même de la banque. Cela n'empêchait pas cependant que l'on ne racontât jusqu'au bout de la salle, comme quoi cet individu avait commencé à jouer en ne risquant que cinq dollars et comme quoi il avait gagné vingt mille dollars en moins d'une heure.
Donat, lorsqu'il entendit cela, s'écria avec stupéfaction:
—Ciel! cela fait cent mille francs! C'est une vraie mine d'or pour qui a un peu de bonheur. Je suis né coiffé, moi! Qui sait, messieurs, si je tentais un peu la chance? Deux dollars de plus ou de moins ne sont pas une affaire. Si j'osais seulement aller à la table…
—Ne joue pas, je t'en prie, dit Victor avec une sorte d'effroi.