—Merci, merci, Donat, tu as un bon coeur! s'écria Jean Creps en lui serrant la main avec émotion.

—Laissez-moi continuer, reprit Donat. En Californie, on doit veiller soi-même sur l'enfant de son père; on doit agir vite et beaucoup. Je suis allé au port trouver le Bruxellois, et je lui ai promis deux dollars pour m'accompagner et me donner des conseils. J'ai appris de lui un tas de choses qui nous seront utiles; il connaît la Californie et San-Francisco sur le bout du doigt. Je lui ai dit que notre dernier écu était destiné aux armes, et je lui ai demandé ce qu'il y avait de mieux à faire pour ne pas mourir de faim. Sur le port, il y a peu de chose à faire en ce moment; il y a trop de gens qui gâtent le métier. La plupart de nos camarades du Jonas y flânent pour gagner quelques dollars.

Le gentilhomme de notre gamelle y porte des planches de sapin sur le dos; le banquier allemand est attelé à une petite charrette et transporte des ballots de marchandises, avec le journaliste et le procureur. Le camarade à la moustache rousse cherche des débris de faïence, des bouteilles, des chemises sales pour un vieux juif qui, en faisant le métier de chiffonnier en gros, a déjà amassé des trésors. Cela va drôlement ici! Une chemise de coton neuve coûte un dollar, et, pour la faire laver, on paye, pardieu! deux francs et demi. Chacun porte sa chemise aussi longtemps qu'il peut, et la jette ensuite. Le juif arrive, la ramasse, la fait laver et la revend. Ainsi de même des bouteilles vides, qu'on a l'habitude de jeter par la fenêtre. Les maisons de jeu doivent racheter les bouteilles au juif. Si je n'avais pas trouvé un meilleur emploie le deviendrais moi-même juif, c'est-à-dire chiffonnier. Mais je perds mon fil… Le Bruxellois connaît beaucoup de monde à San-Francisco. Il a couru de porte en porte avec moi, afin de chercher un petit poste pour vous et pour moi. Je suis accepté comme laveur de vaisselle et lécheur d'assiettes dans un grand restaurant, à cinq dollars par jour, plus la nourriture et le logement dans une sorte de chenil, parmi les provisions. Je ne mourrai donc certainement pas de faim. Pour M. Creps, j'ai trouvé quelque chose de mieux: domestique chez un boucher…

—Garçon boucher! s'écria Jean avec un sourire de dépit; alors je m'attelle plutôt à une charrette, comme le banquier allemand!

—En effet, il paraît que les bouchers font ici un singulier métier. Il y avait devant la porte une grande vilaine bête grise avec des dents terribles. Je pensais que les boeufs avaient peut-être des poils aussi longs en Californie; mais le Bruxellois me dit que c'était un ours. On mange de la viande d'ours ici! cela ne m'étonne plus que les gens soient si méchants. Vous ne serez donc pas valet de boucher, monsieur Creps; mais j'ai des postes à votre choix. Il y a encore une place de paillasse dans une grande maison de jeu…

Paillasse! qu'est-ce que cela signifie? Ah çà! Donat, il me semble que nous sommes assez dans l'embarras pour ne pas plaisanter.

—C'est ainsi: huit dollars par jour pour jouer comme compère avec l'argent de la banque. Si j'avais su trois ou quatre langues comme vous, j'aurais bien accepté le poste.

—Et moi, je ne le désire pas; il y aura bien autre chose à trouver.

—Je connais encore une place: cireur de bottes, rinceur de bouteilles, allumeur de lampes dans un hôtel, en face du port. Sept dollars, sans nourriture ni logement.

Jean Creps secoua la tête avec impatience.