—Non, pas si vite. La saison n'est pas encore favorable et nous ne sommes pas prêts.

—Kwik a raison, dit Victor. Pourquoi perdre ici inutilement tant de temps? Pourquoi reculer pour un peu de misère de plus ou de moins, pourvu que nous atteignions les mines d'or? Nous ne souffrirons certainement pas autant que sur le Jonas.

—Tu crois? dit le Bruxellois d'un air railleur. Je souhaite que tu ne te trompes pas.

—Mais ne le sais-tu donc pas, Pardoes? Près de deux cents des actionnaires dupés par la Californienne partiront demain, tant vers le nord que vers le sud. La plupart ne possèdent pas cinq dollars.

—Laissez-les aller, laissez-les aller, répondit le Bruxellois avec un sourire singulier. Ils ne savent pas ce qu'ils font. Beaucoup d'entre eux ne verront peut-être jamais les placers, et il ne m'étonnerait pas que nous trouvassions çà et là sur notre route des cadavres ou des squelettes pour témoigner de leur étourderie. Ah! vous croyez qu'on va aux mines comme de Bruxelles à Anvers? Vous en ferez l'expérience: Si la saison était favorable et si nous étions prêts, je remettrais encore notre voyage, et voici pourquoi: dans peu de jours, trois ou quatre cents actionnaires de la Californienne partiront pour les placers, sans argent, sans provisions suffisantes et sans les instruments nécessaires. La faim, le besoin, la misère feront, d'une grande partie de ces hommes, des voleurs et des meurtriers, car en Californie on ne connaît d'autres lois que la violence, et le plus fort prend au plus faible ce qu'il désire posséder. Aussi ne me mettrai-je pas en voyage cette fois sans que nous ayons chacun notre fusil: les revolvers sont bons pour les luttes dans les placers; mais en voyage, quand on est attaqué quelquefois de très-loin par des balles, les fusils sont un moyen de défense indispensable contre tout danger. En attendant, je m'occuperai de l'acquisition de tout ce qui est nécessaire. J'achèterai la plupart des objets d'occasion; ainsi ils nous coûteront moins cher de moitié. Nous avons besoin de beaucoup de choses: des haches, des bêches, des pioches, des plats, des tamis, des marmites, des couvertures pour dormir, une toile pour couvrir notre tente, une claie pour laver la terre aurifère et beaucoup d'autres choses encore.

—Mais quand partirons-nous donc alors, pardieu? grommela Kwik mécontent.

—Aussitôt que le temps sera meilleur et que nous aurons assez d'argent pour nous procurer le nécessaire. Vous n'avez pas encore pu épargner grand'chose, je crois.

—J'ai quarante-huit dollars! s'écria Kwik en frappant sur sa poche.

—Oui, mais Creps et Roozeman? demanda le Bruxellois.

—Moi trente.—Moi vingt-quatre, lui répondit-on.