—Vous êtes plus riches que je ne le croyais. Il y a un bon moyen d'augmenter vos dollars. Roozeman a une malle qui est probablement bien fournie de chemises fines et d'autre linge. Donat a également un bon sac de voyage. Vous me donnerez tout cela et je le vendrai au plus haut prix. Dans les placers, on ne porte pas de linge; on n'y a qu'une chemise de flanelle bleue ou rouge et on n'y change jamais de vêtements. Les étoffes de laine seules sont bonnes là-bas, tant contre le froid et l'humidité que contre la chaleur… Il commence à se faire tard et je suis fatigué. Donnez-moi maintenant chacun dix dollars pour que je puisse commencer dès demain nos achats aux frais de tous.
Jean et Victor donnèrent l'argent sans répliquer. Donat chercha dans ses poches avec une mine embarrassée, fouilla même dans ses bottes et dit:
—C'est dommage; j'ai encore laissé mon argent dans mon chenil. Ce n'est rien, je le donnerai demain.
—Ah! ah! dit le Bruxellois en riant, tu exagères mon conseil, Donat. On doit savoir à qui l'on a affaire. Tu crains que je ne parte avec les dollars, n'est-ce pas?
—Tout est possible en Californie, tu le dis toi-même, bégaya Kwik; mais sois sûr que je n'ai pas mon argent sur moi. Ce que je dis est aussi vrai que je suis ici, ajouta-t-il en se levant précipitamment.
Le Bruxellois frappa sur la poche de Donat et les dollars sonnèrent distinctement.
—Tiens! tiens! je les ai tout de même sur moi! Prends, voilà les dix dollars; je dirai une prière pour que tu n'aies pas de mauvaises idées pendant ton sommeil.
—Maintenant, dit le Bruxellois, nous épargnerons autant que possible, pour être bientôt prêts. Ne parlez à personne de nos intentions ni du but de notre voyage, ni de quelque autre chose que vous auriez apprise de moi. Si l'on venait à savoir que nous nous rendons à de riches placers inconnus, on nous devancerait, on nous suivrait, et l'on nous disputerait par la violence la possession du bon endroit. Il y a beaucoup de chances pour que nous revenions des mines avec une bonne charge d'or. Adieu jusqu'à demain; nous causerons chaque jour de notre prochain voyage.
Cette nuit-là, Creps et Roozeman eurent des rêves d'or. Victor retourna en esprit dans sa patrie, rendant sa mère riche et heureuse, et se voyant lui-même l'époux de la douce Lucie Morrelo.
Donat, qui couchait sur quelques sacs de farine, sous le hangar qu'il nommait son chenil, eut un sommeil très-agité. Il rêva qu'il jetait aux pieds du garde champêtre de Natten-Haesdonck tant d'or qu'il en avait presqu'aux genoux; qu'il l'embrassait avec empressement et lui donnait son Anneken pour épouse; puis il se vit entouré de sauvages qui voulaient lui scalper la tête, ou d'ours avec des dents effroyables; puis il vit encore Pardoes s'enfuir avec ses dollars et crier à haute voix: «Arrêtez le voleur! arrêtez le voleur!»