— Non, merci, je vais arranger tout de suite ces roses, elles ne sont pas pour moi.

Nous sommes un peu à l’écart, elle a déposé ses fleurs sur la balustrade en pierre de la terrasse qui domine le lac et elle demeure songeuse. Mais elle a vu pourtant que mes yeux l’interrogeaient ; et, en quelques mots tout simples, tout frémissants de compassion, elle me raconte l’histoire d’une pauvre vieille fille que, tout enfant, elle a connue en Angleterre, et qui, après avoir vécu d’une existence d’humble sacrifiée, est venue mourir enfin à Vevey…

— Dans sa dernière lettre, finit doucement Lilian, elle me racontait avec admiration une promenade au château des Crêtes et me parlait des roses qu’elle y avait vues et trouvées belles comme des fleurs de rêve !… Je me rappelle encore son expression… Aussi demain je veux aller lui en porter au petit cimetière de Vevey…

Ces graves paroles sont bizarres à entendre avec leur évocation d’images funèbres, tombées de ces lèvres chaudes que la vie empourpre, devant cet horizon éblouissant qui rayonne d’une beauté presque insolente.

Lilian est restée silencieuse, les mains jointes sur les roses ; et d’un ton assourdi où palpite une sorte d’angoisse douloureuse, elle demande :

— Pourquoi y a-t-il donc ainsi de pauvres créatures qui ont si petite leur part de joie ?… Comme il est triste de penser que l’on ne peut rien pour elles quand on est soi-même si heureux !

Je l’interroge, Dieu sait avec quel secret élan :

— Vous êtes heureuse ?

— Oh ! oui, fait-elle un peu bas ; et une allégresse contenue semble la faire tressaillir toute. Il est si bon de vivre !

Ses lèvres entr’ouvertes ont l’air d’aspirer non seulement l’air pur, mais la lumière, mais les senteurs pénétrantes qui l’enveloppent. Et quand je l’entends parler ainsi, quand je la contemple à mes côtés toute jeune, l’âme frémissante d’espoirs, l’irrésistible désir me vient de l’emporter jalousement dans mes bras, de la voir devenir mienne, afin d’écarter d’elle les difficultés, les chagrins, les souffrances, autant qu’il me sera humainement possible…