Parce qu’une parole est tombée dans mon oreille : « c’est à cause de vous qu’elle a refusé Henry Digbay », la tentation me poursuit, âpre, incessante, de chercher à lire dans ses prunelles bleues qui ne se détournent pas des miennes, d’y découvrir le secret de sa pensée intime, d’y apprendre si je suis pour elle plus qu’un indifférent avec qui elle aime, tout au plus, à causer. En l’observant, j’arriverais bien vite à démêler ce qui se passe en elle ; mais je ne veux plus, à son égard, être un voleur d’âme…

15 juillet.

Épouser Lilian !… Toujours les mêmes mots me reviennent… Est-ce donc le parfum de jeunesse émanant d’elle qui m’a grisé et m’ôte la conception nette de mes sentiments réels ?… Par un effort de volonté, je m’efforce de reconquérir mon entière liberté de jugement ; et froidement, comme s’il s’agissait du destin d’un étranger, je me mets à raisonner… Si je redoute d’être entraîné par un enthousiasme passager que je regretterai plus tard d’avoir subi, je puis partir, afin de secouer le charme dont elle m’a enveloppé inconsciemment. Je ne lui ai jamais adressé une parole qui ressemblât même à un aveu ; et eût-elle vraiment éprouvé quelque chose du sentiment que lui prête Mme de Grouville, elle est trop jeune, — et trop fière, — pour ne pas oublier, si profondément qu’elle soit capable de sentir. Elle pensera que je ne méritais pas l’amour qu’elle m’eût donné, — et elle aura raison.

Donc, je le répète, je puis partir, reprendre l’existence qui m’est habituelle et que je connais tant, — que je connais trop ! Je retrouverai cette atmosphère intellectuelle, mondaine, fiévreuse à laquelle je suis accoutumé, que j’ai aimée avec passion, — cela est vrai, — et dont la sécheresse dissolvante m’apparaît formidable aujourd’hui. Je publierai le livre auquel j’ai travaillé ici même, sous l’influence de « ma petite amie », et le « livre de Lilian », ainsi qu’il restera secrètement nommé pour moi, deviendra, j’en ai la conscience, l’une de mes meilleures œuvres, à coup sûr l’une des moins décevantes… Ce qui ne l’empêchera point, durant un mois ou six semaines, d’être autant critiquée que louée. J’entendrai cependant les paroles flatteuses d’un millier d’individus dont l’opinion est nulle à mes yeux et me laissera indifférent. Je recueillerai l’approbation, je l’espère, de quelques-uns dont le jugement m’est précieux. Des lèvres féminines, carminées à souhait, m’appelleront « cher maître », et me feront encore quelques-unes de ces confidences que j’ai tant de fois écoutées comme la révélation d’un état psychologique curieux à noter.

Et après ?… Je continuerai à porter le poids de cette solitude morale dont j’ai tant souffert autrefois, quand Isabelle a disparu de ma vie qu’elle avait toute remplie, et qui, depuis lors, ne m’a jamais entièrement quitté au milieu même de la foule. Avec une impitoyable clairvoyance, je comprends que, si je pars, il se trouvera, dans l’avenir, bien des heures où je reverrai mon séjour à Vevey, où je penserai à ce qui aurait pu être…

Parmi les hommes que je rencontre dans le monde, il en est quelques-uns, — très rares ! — qui ont réalisé, même en pleine société parisienne, ce rêve d’un autre âge, un réel et parfait bonheur dans le mariage. Et tout bas, moi qui me montrais si jaloux de mon indépendance, en paraissais si satisfait, je les ai enviés de toute l’ardeur de mon âme… Combien de fois, quand je les quittais vers la fin du jour, à l’heure où ils rentraient, n’ai-je pas éprouvé une sorte de jalousie douloureuse et naïve, — oui naïve, — à cette idée qu’ils étaient attendus par une femme qu’ils pouvaient adorer sans avoir à dissimuler leur amour ; à l’idée de leur bonheur hautement avoué, parce qu’il n’était pas fait du bien d’autrui… Oui, je les ai enviés, alors même que mes œuvres et mes actes semblaient en contradiction absolue avec mon sentiment intime.

Oh ! oublier près de cette enfant qui ne sait rien ce que je sais trop ; ne plus être avant tout un cérébral ; exister, sans torturer mon esprit à vouloir arracher aux êtres et aux choses le secret des mouvements qui les agitent ; ne plus m’attacher désespérément à la compréhension impossible des éternels et insolubles problèmes de la vie… Est-ce donc un rêve impossible à réaliser ?

17 juillet.

Il y a deux heures, nous étions à Clarens, au château des Crêtes. D’ordinaire, je ne me joins guère aux excursions de notre petit cercle anglais ; mais elle m’avait demandé de venir… Et je l’avais suivie, irrité seulement de voir miss Enid, qui part dans quelques jours, sans cesse à ses côtés. A peine, durant le chemin, avais-je pu échanger avec elle de rares paroles. D’un peu loin seulement, je la voyais, dans l’étroit sentier que nous suivions, marcher de son pas infatigable et souple, arrachant au passage, d’un geste distrait, des herbes hautes qu’elle jetait ensuite, sur l’herbe froissée.

Nous arrivons enfin ; et aussitôt elle se fait couper une véritable profusion de roses par le gardien du château inhabité ; puis elle revient vers moi. Ses petites mains d’enfant ont peine à enserrer sa moisson fleurie dont le parfum flotte autour d’elle. Je fais un mouvement pour la décharger de son précieux fardeau, mais elle ne veut point l’abandonner.