Épouser Lilian Evans ! J’ai regardé Mme de Grouville, un tourbillon d’idées soudaines dans l’esprit, tout prêt à relever ses étranges paroles. Mais on eût dit vraiment qu’elle avait attendu, pour me les jeter, la minute où il ne serait plus possible de les discuter avec elle, des visiteurs entraient. Je suis resté quelques instants espérant, sans conviction, qu’un moment de solitude avec elle me permettrait de l’interroger sur le mobile qui la dirigeait quand elle m’avait parlé ainsi. Mais j’ai vu bientôt que je souhaitais une chose impossible… Et puis n’eût-elle pas, après tout, été surprise de l’importance que je donnais à un mot tombé par hasard peut-être de sa bouche, qui en prononce tant au hasard…
En entrant à l’hôtel, j’ai aperçu miss Lilian sous la véranda, un lire ouvert sur ses genoux, ses doigts tordant, d’un geste distrait, quelques pétales de fleur, ses yeux perdus vers le lac. Au bruit de mes pas sur le sable, elle a tourné la tête, j’ai rencontré son regard profond dans lequel a passé soudain un fugitif éclair, et ses lèvres ont eu pour moi un beau sourire de bienvenue… Alors, brusquement, la pensée m’a traversé l’esprit, brûlante, pareille à un trait de feu, que je devrais aller prendre dans les miennes les petites mains croisées sur la robe, et dire à cette jeune fille tout ce qu’elle pourrait être pour moi…
Un homme qui ne serait point un analyste aurait pu obéir à cette impulsion violente qui l’emportait peut-être vers le bonheur… Moi, je n’ai pas su le faire… J’ai simplement salué miss Lilian et j’ai passé…
10 juillet.
Pourquoi Mme de Grouville m’a-t-elle jeté ainsi tout à coup dans l’âme une pensée que je n’aurais jamais osé formuler, et qui, depuis lors, me revient obsédante, et, — pourquoi ne l’avouerais-je pas ? — douloureuse avec sa poésie de rêve irréalisable.
Et pourtant… non, je ne puis dire que cette possibilité soudain émise soit absolument neuve pour moi. Une parole inattendue lui a donné corps ; mais dans les abîmes les plus secrets de mon être sensitif, elle était déjà née et existait flottante et vague.
Mais ai-je donc le droit, moi blasé, désillusionné, moi dont l’âme est triste et fatiguée, de vouloir faire mon bien de cette jeune créature qui respire la joie de vivre ?… suis-je même capable de discerner à cette heure, si ce n’est pas encore mon misérable dilettantisme qui m’entraîne vers elle, justement parce qu’elle est une révélation pour moi ?… Serait-elle assez puissante pour me faire oublier, dès qu’il s’agirait d’elle, mes curiosités impitoyables d’analyste ?… J’ai bien dédaigneusement parlé de Henry Digbay ; et avec lui, elle eût peut-être été mille fois plus heureuse qu’elle ne pourrait l’être à mes côtés, alors même que je lui consacrerais tout ce qui peut encore exister de bon en moi…
Il y a une heure, elle était, comme bien souvent le soir, assise à son piano, dans le petit salon de lady Evans, où n’étant, en définitive, qu’un étranger pour elle, je n’avais pas la liberté de la suivre ; et je l’écoutais, arpentant l’allée qui longe les fenêtres, secoué d’un désir irrésistible et jaloux d’aller la rejoindre ; sa belle voix passionnée m’arrivait avec des notes d’une douceur et d’une puissance infinies.
Était-ce donc parce qu’elle chantait ainsi qu’il me revenait soudain mes anciens rêves de bonheur intime, ceux que je formais, il y a plus de dix grandes années, quand j’espérais avoir, moi aussi, ce trésor des plus humbles, un foyer ; quand j’aimais si stupidement Isabelle… Et je me prenais à penser que ce serait un bonheur exquis de commencer, auprès de cette enfant devenue femme, une existence nouvelle, dont elle serait l’âme ; de me dévouer tout à elle ; de vivre dans une atmosphère de tendresse, stable, très pure, très forte ; d’oublier à ses côtés les heures fiévreuses, vides et mauvaises d’autre fois, de devenir autre pour être mieux à elle…
Je songeais cela… et je ne sais seulement si elle ne répondrait pas à ma prière comme à celle de Henry Digbay, si elle n’aurait pas tout simplement un petit sourire indulgent pour la folie qui m’a fait espérer, même une seconde, le don de son âme aimante et fière…