Je connais l’article dont elle me parle ; il est subtil, amer et décevant dans son ironie aiguë, discrète et éveillant, en effet, l’impression poignante du vide de tout ce qui est humain… Mais comment condamnerais-je ces pages ?… Sous une autre forme, n’en ai-je pas écrit de semblables, qui arrivaient à la même conclusion de désespérance absolue ?…

— Ah ! vous faites de jolie besogne, vous autres psychologues, termine Mme de Grouville du même accent emporté.

Et elle envoie loin d’elle, au hasard, la revue qu’elle tenait. Puis, me regardant, les yeux fâchés, elle me dit :

— Savez-vous de quoi vous êtes coupable, en ce moment, vous, Robert Noris ? Tout simplement de la rupture des projets de fiançailles entre Henry Digbay et ma petite Lilian.

Pourquoi, au dedans de moi-même, ce frémissement qui m’a secoué les nerfs, tandis qu’à haute voix je répondais :

— Quel singulier reproche !… Voulez-vous me permettre, chère madame, de vous demander comment je l’ai mérité ?

— Comment !… Vous demandez comment vous avez pu arriver à un aussi heureux résultat ?… Tout simplement parce qu’avec votre gloire, votre célébrité, grâce à l’attention constante que vous prodiguez à Lilian, vous avez éclipsé l’infortuné Digbay, tout beau garçon qu’il était… Le malheureux n’était pas de force à rivaliser avec vous, surtout aux yeux d’une femme aussi intelligente que Lilian ; et pourtant il se fût dévoué à elle tout entier, il lui eût donné autant de bonheur que possible… C’était le meilleur des hommes, et le voilà désolé !

Une exclamation presque impatiente m’est venue :

— Ne regrettez pas ainsi la non-réussite de ce mariage projeté… Henry Digbay était intellectuellement d’une parfaite insignifiance ; il eût bien vite semblé insipide à miss Lilian ; et, grâce à l’heureuse nature qu’il possède, il se consolera de sa déception, je puis vous le certifier.

— Il se consolera, c’est évident ; et même il ne fera pas, comme vous n’y manqueriez pas, à sa place, un livre dans lequel il racontera, pour 2 fr. 75, ses chagrins d’amour… Ce n’était pas un aigle… eh ! mon Dieu ! je suis de votre avis ; mais peut-être se fût-elle contentée de lui si vous n’étiez venu vous jeter à la traverse… Ne m’interrompez pas ; les vieilles femmes comme moi ont le droit de tout dire aux jeunes gens… Donc vous vous êtes jeté à la traverse, sans le vouloir, je vous l’accorde, parce que vous n’avez pensé seulement qu’à votre propre plaisir d’observateur. Mon cher maître, vous et vos pareils, vous êtes des voleurs d’âmes… Savez-vous maintenant ce que vous auriez de mieux à faire ? Épouser Lilian.