Et comme il a été dit : « Demandez et vous recevrez », je n’ai pas été repoussé ; j’ai obtenu la faveur convoitée ; et, à ma honte, j’avoue que j’en ai éprouvé un plaisir analogue à celui que je ressentirais en voyant l’excellent Digbay partir seul et pour toujours à l’extrême fond de l’Angleterre…
N’avais-je pas raison de dire que l’homme est un étrange animal ?
1er juillet.
J’ai la nostalgie de la vraie montagne, de la Suisse sauvage… Je rêve d’un petit village solitaire, où jadis j’ai écrit quelques-unes de mes meilleures pages peut-être. Ce village s’appelait Ballaigues ; on y jouissait d’incomparables couchers de soleil, d’une constante et délicieuse odeur de sapins, d’aperçus fugitifs et charmants sur la chaîne des Alpes Bernoises. Les habitants y étaient très calmes et très polis, d’une honnêteté idéale telle que jamais on ne prenait soin d’y tenir sa porte bien close. Les bois y avaient des solitudes à peine connues, et des senteurs pénétrantes et sauvages emplissaient le matin leurs sentiers déserts… Les champs, vers l’automne, étaient mauves de colchiques.
Je rêve de ce petit village, sa vision me hante et m’attire… Aucune obligation ne m’arrête à Vevey, et pourtant j’y reste et je sais que si je partais, j’éprouverais une sorte de sourd déchirement, un de ces déchirements bizarres et inexplicables, subtils, et dont cependant la cicatrice demeure sensible longtemps après que le mal est guéri…
5 juillet.
Une explication a-t-elle donc eu lieu entre miss Lilian et Henry Digbay ?… Tantôt, j’ai entendu ce dernier annoncer son départ pour demain, et il n’a pas paru à la table d’hôte. Durant le dîner, miss Lilian avait une fièvre dans les yeux et elle était plus grave que je ne l’avais jamais vue. De bonne heure, elle est remontée dans l’appartement de lady Evans. Celle-ci paraissait préoccupée et triste ; mais les rapports de la tante et de la nièce avaient toujours la même tendresse. En France, je connais plus d’une mère et d’une tante qui n’eussent point laissé de la sorte s’éloigner un prétendant aussi bien pourvu que Henry Digbay, sous le rapport de la fortune… Mais, miss Lilian, en sa qualité d’Anglaise, est laissée absolument libre de disposer de sa vie.
8 juillet.
J’arrive chez Mme de Grouville. Je la trouve fourrageant dans une revue, animée, nerveuse, son coupe-papier froissant les feuilles qu’elle lit. Par extraordinaire, elle est seule ; il est vrai qu’il est encore de fort bonne heure. Et tout de suite, elle commence, me montrant les pages qu’elle tient entr’ouvertes, et avec la véhémence qui lui est particulière :
— Avez-vous lu cet article ?… La police traduit en justice les gens qui écrivent des livres pornographiques, et elle laisse tranquillement poursuivre leur œuvre ceux qui s’efforcent d’ôter à leurs concitoyens toute illusion, toute foi, tout espoir… C’est insensé et criminel, oui, criminel !… Ces écrivains-là mériteraient d’être pendus comme des misérables !