Elle paraissait étonnée, et l’expression de ses yeux clairs était bien révélatrice. Il est évident qu’elle m’avait, et avec raison, jugé pour un mécréant… Et soudain, quand ce « très bien » tout chaud de sympathie est tombé de ces lèvres qui ne savent pas mentir, la pensée m’est venue, aiguë comme un remords, que je la trompais. Elle croyait qu’un sentiment religieux m’avait amené dans cette église, et j’y étais entré en dilettante, en indifférent, en curieux, dans le seul but de continuer l’analyse sans merci dont elle était l’objet…

Alors je me suis juré que désormais je ne chercherais pas à savoir de son âme plus qu’elle ne m’en laisserait voir librement…

25 juin.

Y a-t-il réellement six semaines que je suis ici ? Le temps est exquis… Aucune chaleur excessive encore, mais une tiédeur de printemps, une admirable éclosion de fleurs… Ce séjour à Vevey restera pour moi une halte inoubliable dans ma vie agitée et fiévreuse… Il y a des instants délicieux où je parviens à vivre sans faire de psychologie à mon égard ou à l’égard des autres, et je veux qu’il continue à en être ainsi encore quelque temps. Quand j’aurai quitté Vevey, que j’aurai, à Paris, repris possession de mon moi habituel, j’arriverai bien assez vite à comprendre de quoi était faite la sensation d’apaisement que j’ai goûtée. Ici, pour un instant, je souhaite vivre comme ceux que j’ai enviés tant de fois, et accepter, sans en chercher le pourquoi, cette rare minute de bien-être moral.

28 juin.

En vérité, l’homme est un étrange animal… Je n’ignore pas que Henry Digbay, — Mme de Grouville ne m’en a point fait mystère, — est animé des intentions les plus matrimoniales à l’égard de miss Lilian… Je n’ai vraiment qu’à leur souhaiter à tous deux une longue suite de prospérités, au cas échéant, et ne me reconnais nul motif pour m’inquiéter de la réponse que fera « ma petite amie » le jour où Digbay lui adressera sa demande. Il est clair qu’il l’aime ; il le laisse d’ailleurs voir avec une naïveté touchante, en homme très jeune. De plus, il est beau garçon, de bonne naissance, d’âme excellente, je suis sûr, et d’intelligence bien moyenne…

Miss Lilian ne paraît guère lui donner plus d’attention qu’elle n’en accorde aux autres ; et ni avec lui, ni avec personne, elle ne flirte, tout Anglaise qu’elle est. Et moi, je suis charmé, sans me l’avouer, parce qu’elle rit des phrases sentimentales qu’il lui débite ; elle en rit d’une jolie façon moqueuse et fine, sans nul soupçon de méchanceté… Je suis charmé, parce que, quand nous causons ensemble, je la sens toute aux idées que nous échangeons, parce qu’elle ne paraît jamais pressée d’interrompre ces conversations dans lesquelles sa parole révèle toujours sa pensée vraie…

Hier soir, cependant, nous n’avons pas eu notre habituelle causerie. Une réunion dansante s’était organisée dans l’hôtel, et miss Lilian s’en amusait en vraie petite fille, fort occupée à griffonner des noms sur son carnet, les yeux étincelants, la bouche rieuse, une flambée rose aux joues, ses cheveux d’or roux moussant autour de la nuque et du front. Pour la première fois, je la voyais décolletée, et les épaules adorablement jeunes s’échappaient d’un harmonieux fouillis de tulle ou de dentelle, que sais-je ?…

Tout à coup, je l’ai aperçue assise sous un lustre dont la lumière ruisselait sur sa fraîcheur de blonde ; Digbay, derrière elle, lui parlait si penché que son visage effleurait les cheveux légers des tempes ; et il avait sur les traits un air de satisfaction qui a fait tressaillir en moi quelque chose d’obscur et m’a jeté vers elle brusquement, sans réflexion, pour lui adresser une prière que je n’avais pas prononcée depuis bien longtemps :

— N’avez-vous point un pauvre tour de valse pour moi ?