Aujourd’hui le hasard place sur ma route une créature assez séduisante pour être follement aimée, même par un être blasé comme je le suis. Je m’en rends compte nettement. Un autre s’arrêterait, s’efforcerait de conquérir ce trésor, une âme fraîche de jeune fille… Mais je suis un disciple de la psychologie, et je songe seulement à noter, dans toutes ses manifestations, le charme de fleur à peine épanouie qu’elle possède ; je dissèque son être moral frémissant qui m’intéresse, m’attire et me repose ; et je ne sais pas, comme le fera bientôt un plus sage, simplement l’adorer, être heureux par elle…
A ce moment arrive jusqu’à moi son beau rire insouciant et jeune. Mes yeux s’arrêtent sur les feuillets que je viens de noircir et je me produis l’effet d’un insensé qui, glacé de froid, resterait volontairement éloigné de la flamme capable de le ranimer.
Alors je repousse tout ce griffonnage inutile, les pages de mon œuvre nouvelle, que j’ai écrites ce matin… et, à mon tour, je descends sur le tennis-ground…
18 juin.
Aujourd’hui dimanche, Vevey est transformé en une petite ville morte dont les magasins sont impitoyablement clos. Tantôt ses minuscules tramways seront bondés de promeneurs du cru… Mais à ces premières heures du matin, ils passent presque vides. Les femmes, — les hommes aussi, — qui traversent les rues ne se promènent pas ; elles s’en vont à leurs temples respectifs pour assister au service religieux, très suivi en pays protestant.
Ma flânerie m’amène devant l’église catholique, et je me souviens que j’y ai vu partir lady Evans et sa nièce, qui doivent, à leur origine irlandaise, de ne point appartenir au culte anglican… Alors l’envie me prend d’entrer et de me mêler à la foule des fidèles ; et j’entre, non pas, hélas ! entraîné par un mobile religieux ou même élevé, mais attiré par le désir secret, dont j’ai pleine conscience, de pénétrer plus avant, plus profondément dans la connaissance de l’âme de feu de ma petite amie. Elle semble croyante ; l’est-elle réellement ?…
L’atmosphère est chaude et, par les fenêtres grandes ouvertes, des rameaux d’arbres apparaissent d’un vert adorable. Un vague parfum d’encens flotte sous les voûtes, et les chants qui s’y élèvent sont remarquables. Très vite, je découvre la tête blonde de miss Lilian… Alors je me dissimule dans la foule des assistants, me méprisant d’être venu l’observer jusque dans sa prière, — et restant toutefois. Je me suis mis à l’écart, précaution inutile ; elle ne songe point à remarquer ceux qui l’entourent ; ses lèvres sont infiniment sérieuses, sa physionomie si expressive a pris un air de gravité recueillie qui fait d’elle une Lilian encore inconnue pour moi. Durant quelques minutes, la tête un peu levée, elle contemple l’ostensoir qui flamboie sur l’autel ; et son œil bleu a ce regard profond que j’y ai surpris déjà quand elle parlait des questions qui lui sont très chères.
Je le sais maintenant, cette enfant aime et croit ; elle ne discute point sa foi. Elle est mille fois plus sage et plus heureuse que nous autres hommes qui nous jugeons des penseurs, détruisons incessamment nos croyances à peine définies, et ne réussissons qu’à faire de nous-mêmes de pauvres épaves désemparées, ballottées, meurtries par les remous de nos incertitudes, de nos doutes, par les élans vite brisés de notre âme qui ne sait plus où se prendre. L’arbre de science est toujours dangereux à approcher… Bienheureux ceux qui ignorent et ne font point une divinité de leur intelligence !
Ce soir, comme miss Lilian venait de chanter et que j’avais encore dans l’oreille sa voix merveilleuse, je me suis rappelé la musique que j’avais entendue le matin même dans l’église et j’en ai parlé à lady Evans. Miss Lilian, qui, encore assise au piano, jouait en sourdine une mélodie très douce, s’est interrompue en m’entendant et m’a demandé :
— Comment vous étiez ce matin à la messe ? C’est très bien !