Miss Lilian, « ma petite amie Lilian », comme disait Nodestorf, m’intéresse réellement, plus même que je ne l’avais prévu. En son honneur, je ne songe pas à quitter Vevey. Elle m’intéresse, parce que, en dépit de sa jeunesse, elle possède déjà, dans sa petite sphère, une personnalité étonnante, et n’est point coulée dans le moule général des jeunes filles de son monde. Cela tient, sans doute, à ce qu’elle a grandi isolée, au seul gré, en réalité, de sa nature qui est remarquablement riche, je le constate chaque jour davantage, à mesure que je la connais plus, que nous causons plus longuement ensemble, qu’elle me permet de pénétrer davantage dans l’intimité de sa pensée, dont elle est singulièrement jalouse en dépit de sa grande franchise. Mme de Grouville, à qui je parlais d’elle, me dit qu’elle a été élevée solitairement, lady Evans redoutant tout commerce mondain, en Angleterre, et vivant toujours, sauf ses quelques mois de voyage à l’étranger, dans la retraite de son domaine de Kilworth. Est-ce donc là un effet du mystérieux souci que je la devine incapable d’oublier et au sujet duquel je me suis interdit toute question, même à Mme de Grouville ?

J’imagine qu’au temps où miss Lilian était une écolière, elle a dû être généreusement dotée d’institutrices et professeurs variés, car elle a « des clartés de tout ». Mais, de la manne intellectuelle qui lui était ainsi prodiguée, elle n’a pris, grâce à sa naturelle indépendance d’esprit, que ce qui attirait son âme ardente et chaude. Et ainsi elle s’est fait, sur bien des questions littéraires, artistiques ou morales, des opinions à elle, d’une justesse surprenante, originales et primesautières, et d’une sincérité absolue.

Elle sent ce qu’elle pense et ce qu’elle dit avec une intensité et une fraîcheur d’impressions qui sont un régal pour un esprit tourmenté comme le mien. Ce qu’elle admire, elle l’admire profondément, passionnément, en toute franchise, à moins qu’elle n’ait la résolution de concentrer son sentiment, si elle croit devoir le faire.

Le dessin très ferme de ses sourcils bruns, de ses lèvres souriantes, de son menton effilé, ne trompe point ; il y a, chez cette jeune fille, une énergie latente, qui la rendrait capable de sacrifier tout à un devoir qu’elle reconnaîtrait. Elle pourra se tromper plus d’une fois dans l’avenir, par l’effet même de sa nature vive, mais elle le fera loyalement, trop droite pour ne pas avouer son erreur quand elle en aura la conscience.

Mais une véritable originalité chez elle, c’est une complète absence de coquetterie, qui vient de son amour même de la sincérité et de la conception profonde qu’elle a de la dignité féminine. Une discussion curieuse s’était élevée sur ce chapitre même de la coquetterie, hier, durant le five o’clock de lady Evans. Miss Enid et ses jeunes compatriotes présentes soutenaient hautement, avec une franchise drôle, la cause du flirt à outrance ; et je dois rendre cette justice à miss Enid, qu’elle met admirablement ses principes en action : la colonie masculine de l’hôtel en sait quelque chose. Miss Lilian, elle, en revanche, s’insurgeait contre les opinions… libérales de son amie ; elle avait de petites phrases indignées, méprisantes contre tous les manèges de la vanité féminine. Qu’eussent dit, en l’entendant, Mme de Vianne et tant d’autres ? — Et elle défendait bravement sa conviction, debout, tout ensemble rieuse et frémissante, adorable dans sa fierté jeune.

Mais, après tout, elle n’a qu’un mérite bien mince à ne point user des artifices qu’emploient tant de femmes pour nous attirer et nous retenir. Elle est assez séduisante pour plaire sans effort, par la seule puissance de son charme qui n’a rien de grisant, de capiteux, mais, au contraire, est apaisant par sa pureté. Je défierais l’homme le plus hardi d’adresser à miss Lilian un mot d’admiration trop vive ; il y a dans son regard expressif un rayonnement candide qui déconcerterait toutes les audaces…

Et moi, je l’envie parfois, cette enfant, quand je la vois, toute vibrante, défendre une idée qui lui est chère, parler d’un poète ou d’une œuvre musicale qu’elle aime… Je l’envie, quand j’entends son rire joyeux, quand je constate combien la vie l’intéresse.

10 juin.

Une partie de tennis très animée se poursuit en ce moment jusque sous mes fenêtres, tandis que j’écris ; et, pour peu que je relève la tête, j’aperçois les moindres mouvements des joueurs. Je puis noter les gestes secs et précis de miss Enid, ses coups de raquette d’une sûreté remarquable. J’aperçois aussi une autre silhouette de jeune fille, une lourde torsade blonde ébouriffée sous le béret de laine, et aux seules attitudes que prend, selon les instants, cette fine silhouette, je sais quelles sont les impressions qui agitent successivement miss Lilian.

Toute la jeunesse anglaise de l’hôtel, — masculine et féminine, — est groupée sur le tennis-ground, les hommes alertes et robustes dans l’aisance des costumes de flanelle. Les péripéties du jeu les passionnent, car ils sont avant tout des êtres d’action, ils ont l’intelligence saine et vigoureuse comme le corps. Ces jeunes gens ne sont point des rêveurs, des désabusés, des sceptiques, et je les envie dans la sincérité de mon âme, que je sens aussi lasse que si elle portait le poids de plusieurs existences antérieures. A quoi suis-je arrivé, en somme, à l’heure présente, avec ma soif de constante analyse ?… A ruiner en moi la faculté de jouir pleinement. J’ai contemplé, discuté, observé, avec des yeux de myope saisissant les plus menus détails, des choses qui étaient belles et bonnes ; j’ai pénétré leur essence ; et ensuite je n’ai plus su sentir ni goûter leur charme dont je connaissais la cause.