Ici elle s’interrompt pour calmer son protégé, qui s’agite éperdument ; et, après l’avoir ramené de son mieux à une immobilité relative, elle me demande en riant :
— Vous m’avez trouvée ridicule, tout à l’heure n’est-ce pas, quand vous m’avez aperçue en compagnie des petits misérables et du pauvre animal ? Nous devions avoir l’air échappés d’un livre d’images d’enfants, un de ces livres anglais que l’on me donnait quand j’étais très jeune, où l’on voyait d’excellentes petites filles qui sauvaient de malheureuses bêtes martyrisées… En France, vous devez avoir aussi des histoires édifiantes comme celles-là ?
Dans les profondeurs de ma mémoire, je cherche et je trouve le nom d’un auteur vertueux appelé « l’Ami des enfants », que j’ai eu dans les mains, il y a très, très longtemps, aux jours de ma prime jeunesse… J’annonce le résultat de mes investigations à miss Lilian, qui en a l’air fort amusée…
Quels vieux souvenirs me fait-elle réveiller de la sorte, des souvenirs du temps où j’étais un petit garçon très ardent, très curieux et très naïf… Il doit y avoir des siècles de cela !… Et parce qu’elle m’adresse, devenue sérieuse, une nouvelle question sur cette époque lointaine de ma vie, son œil bleu si clair levé vers moi, je me mets à parler avec elle de ces heures, les plus chères de ma vie passée, que, depuis des années, je n’ai effleurées d’un mot avec personne. Mais cette enfant est très différente des femmes que j’ai l’habitude de rencontrer partout où je vais…
27 mai.
Quelles pensées douloureuses ou amères éveillent donc parfois dans l’esprit de lady Evans certaines paroles prononcées par sa nièce ? Il y a deux heures, nous causions sous la véranda, attendant la cloche du dîner. Un hasard avait amené miss Lilian à parler de son enfance, à en raconter divers épisodes, avec cette vivacité qu’elle apporte à tout ce qu’elle fait ; et les souvenirs défilaient pêle-mêle, au hasard, les uns par-dessus les autres, évoqués de cette façon pittoresque et imprévue qui rend si piquants ses moindres récits ; le nom de sa mère revenait à chaque instant sur ses lèvres.
Tout à coup elle a prononcé celui de son père, dont elle parle fort peu en général, ne se le rappelant pas, m’a-t-elle dit un jour, car elle l’a perdu quand elle était tout enfant… Par hasard, mes yeux sont tombés, à ce moment, sur le visage de lady Evans ; les tons de cire en paraissaient plus pâles encore, la bouche avait une ligne méprisante et dure, et sa haute taille s’était redressée dans une sorte de mouvement orgueilleux. Mais, sans doute, elle a eu soudain conscience de sa transformation inattendue ; elle a fait un léger geste de la main vers son front, comme pour chasser une pensée importune, et elle est redevenue, ainsi qu’elle est toujours, d’une affabilité calme de grande dame : de nouveau, ses yeux doux et tristes se sont arrêtés avec beaucoup de tendresse sur miss Lilian.
Cette enfant paraît posséder le secret d’attirer à elle toutes les sympathies et les affections. Mistress Bessy, son ex-gouvernante, a pour elle, non pas seulement de la tendresse, mais une adoration touchante, telle qu’il ne faudrait pas que la tante et la nièce se trouvassent, sur un même sujet, à donner des ordres différents à mistress Bessy. Celle-ci, sans hésiter, je le crains bien, accomplirait la seule volonté de miss Lilian !
5 juin.
Pourquoi ne le reconnaîtrais-je pas et ne l’avouerais-je pas en toute sincérité, d’autant que mon amour-propre ne laisse point que d’être satisfait de ma perspicacité ?…