Miss Lilian et moi, nous restons seuls sur le trottoir ; l’homme continue à casser des pierres et la fillette est toujours en observation sur le parapet, insoucieuse du brûlant soleil qui l’enveloppe. Entre ses mains finement gantées, miss Lilian a pris l’objet de son sauvetage, et une exclamation bien sincère lui échappe :
— Mon Dieu, comme cet animal est laid !
Et avec une égale conviction je lui réponds :
— Il est affreux et sale ! Maintenant que vous l’avez délivré, laissez-le partir, c’est un vrai monstre en son genre…
— Le laisser partir !… Oh non !… Ces abominables enfants pourraient le rattraper ; ils voulaient lui faire faire des exercices de cirque, m’ont-ils avoué, et comme le malheureux ne comprenait pas leurs intentions, ils le battaient pour le rendre plus intelligent. Mais vous avez raison, il est bien sale ! Pour le rapporter à l’hôtel, je vais le mettre dans mon mouchoir. Aidez-moi, je vous prie.
Et nous voilà, appuyés sur le rebord du parapet, installant le chat, qui se montre rebelle à nos désirs, dans un petit carré de batiste qui embaume le muguet… Alors, tout à coup passe, dans mon esprit, la vision de l’artistique salon d’Isabelle de Vianne, des correctes visites que j’y fais à l’heure de son five o’clock, et je pense, amusé, aux sourires de Mme de Vianne et de ses belles amies, si elles voyaient à quelle bizarre occupation m’entraîne une petite Anglaise que je trouve curieuse à observer.
Par acquit de conscience, eu égard, toujours, aux inflexibles lois de la courtoisie, j’offre à miss Lilian, avec un très vif désir qu’elle n’accepte pas, de prendre le fardeau d’une nouvelle espèce dont elle s’est chargée. Mais elle a dû deviner ma secrète pensée, car elle me regarde, une indéfinissable malice rit dans ses yeux et elle répond :
— Vous êtes bien obligeant ; je vous remercie beaucoup ; mais je sais que les hommes détestent porter des paquets ; et puis j’aurais trop peur de vous voir laisser échapper mon protégé…
Là-dessus, nous voilà partis, tous les deux, grâce à la liberté que nous donnent les mœurs anglaises, miss Lilian ayant son chat aux trois quarts mort entre les bras. Le soleil de midi rend le lac éblouissant, mais les arbres du quai nous donnent un peu d’ombre, atténuent la pleine lumière et la transforment en une clarté discrète et voilée, qui baigne d’une façon exquise la beauté blonde de miss Lilian.
Ma jeune compagne, je ne sais à quel propos, s’est mise tout à coup à réveiller le souvenir de notre première rencontre, dans le train de Lausanne. De sa manière simple et franche, elle me raconte qu’elle était fort intriguée de ce que je pouvais griffonner sur mon carnet ; un moment, elle m’a pris pour un artiste, a cru que je faisais d’elle un croquis, devinant mon intention tendue de son côté, et m’a jugé alors fort impertinent.