J’ai cru un instant que je la jugeais ainsi parce que la musique, pour peu qu’elle soit bonne, opère sur moi à la manière d’un charme ; mais, regardant froidement autour du salon, j’ai constaté que, chez tous les auditeurs, à des degrés divers, selon les natures, l’impression était identique à la mienne.

Miss Lilian ne semblait plus la même en chantant : elle n’était plus une enfant, une jeune fille, mais une femme, surtout une artiste. L’œil bleu brillait très grave et très profond sous la ligne fine et sombre des cils ; le dessin juvénile du profil s’était accentué, et, perdant quelque chose de sa grâce capricieuse, avait pris une régularité de marbre antique.

Quand miss Lilian s’est tue, elle était blanche et ses lèvres tremblaient ; mais quelqu’un l’a félicitée, et, au bout d’une seconde, j’ai entendu de nouveau son rire de petite fille. A mon tour, je me suis approché d’elle, et nous nous sommes mis à causer musique jusqu’au moment où le bel Henry Digbay est venu implorer la grâce de l’avoir pour partner dans une nouvelle partie qui s’organisait sur le tennis court.

Lorsque je suis parti de chez Mme de Grouville, elle était toute au jeu, animée, rieuse, la raquette à la main. Et je suis rentré charmé, en ma qualité d’analyste, d’avoir, dès le premier moment, compris que miss Lilian n’était point quelconque ; charmé aussi de penser qu’en elle j’allais avoir un joli « papillon » à étudier…

25 mai.

Vers onze heures, pour rentrer à l’hôtel, je m’engage sur le quai presque désert, dans ce quartier voisin de la Veveyse, qui promène quelques filets d’eau mousseuse et jaunâtre sur un lit de cailloux. Au bord de la chaussée, solitairement, un pauvre diable casse des pierres, sans penser à rien, comme le dit hautement l’œil terne qu’il lève sur moi quand je passe ; existence de bête de somme qui semble peut-être aussi compliquée à ce malheureux qu’elle nous paraît simple, dans sa brutalité, à nous autres raffinés qui nous plaignons parce que nous possédons trop.

Assise sur le parapet du quai, les jambes pendantes, les pieds nus, une fillette regarde, avec un intérêt qui lui entr’ouvre les lèvres, le groupe formé à quelques pas d’elle par une jeune femme, en robe blanche, et trois gamins debout devant elle, l’attitude embarrassée. L’un d’eux tient attaché à une corde un chat, le plus maigre de tous les chats, le plus horrible produit, je veux l’espérer, de la race féline, d’une laideur fantastique, le poil rebroussé, l’air effaré et peureux. Je fais encore quelques pas, et je reconnais la forme élégante de miss Lilian, ses cheveux couleur de feuilles mortes, sa taille d’une invraisemblable souplesse.

J’approche encore et je la vois très bien maintenant : les sourcils se rapprochent de cette façon que je connais bien, la bouche est sévère et elle paraît absorbée dans la contemplation du chat maigre ; sa voix très vibrante arrive jusqu’à moi, impérative et fâchée.

— Donnez-moi ce chat… Je vous l’achète, puisque vous prétendez qu’il est à vous… Regardez dans quel état vous l’avez mis… Vous l’avez frappé. C’est affreux d’être ainsi cruels !

Miss Lilian parle avec la conviction qui lui est habituelle, et son indignation semble ahurir complètement les trois coupables qui demeurent tout gauches, et considèrent leur victime, aplatie sur le pavé chaud de soleil… La scène est amusante, et j’ai bonne envie de continuer à jouer le rôle de spectateur. Mais miss Lilian m’aperçoit et me prend à témoin qu’elle a le droit d’acheter le chat pour l’arracher à ses ennemis. J’entre aussitôt dans les intérêts de l’animal infortuné, je traite ses persécuteurs comme il convient, pour satisfaire l’humanité et miss Lilian, qui, contente d’être arrivée à ses fins, distribue force pièces blanches aux trois petits drôles, lesquels, enchantés de la conclusion de l’aventure, détalent joyeusement.