Elle s’est mise à rire.
— Pas toujours autant que je le devrais ! Mais je suis une vraie sauvage, prétend Enid. Certainement je trouve admirables bien des œuvres et des inventions de mes semblables ; mais, par-dessus tout, j’aime ce qui est beau sans qu’ils y aient touché. Ici, par bonheur, s’il y a des tramways, il y a aussi le lac, les couchers de soleil, la neige, la Dent du Midi, des roses qui sentent bon, etc. Et puis les montagnes ne sont point trop hautes, et ainsi me paraissent moins irritantes !
— Irritantes ?
— Mais oui, irritantes ; elles se dressent pour empêcher la vue : il est vrai qu’elles font ainsi leur rôle de montagnes !… Mais elles écrasent de leur grandeur les pauvres mortels microscopiques devant elles. Les montagnes très élevées me donnent une sensation d’étouffement, un désir de bébé d’étendre les mains en avant pour les repousser… J’aime tant l’espace ! Sans doute, parce que j’ai grandi au bord de la mer et que je l’adore comme une vraie amie…
— Pas plus vraie ni meilleure que moi ! conclut miss Enid, qui vient se mêler à la conversation et interrompre miss Lilian dans la révélation de ses goûts.
Elle est suivie aussitôt de Mme de Grouville, dont la grande et belle main se pose sur la tête blonde de miss Evans.
— Ma petite fille, vous avez fait connaissance avec notre ami Noris, qui souhaitait vous être présenté. Vous le retrouverez ce soir à l’hôtel. Maintenant, je vous réclame : venez nous faire un peu de musique.
Quel talent possède donc cette enfant, pour que Mme de Grouville, dont le goût est si difficile, la fasse entendre chez elle, dans son salon, connu pour les remarquables séances musicales qu’elle y donne.
Miss Lilian s’est assise au piano, elle enlève ses longs gants, les jette de côté sur une petite table, et sourit à Henry Digbay, qui les ramasse précieusement, car ils ont glissé à terre. Puis elle se met à chanter…
J’ai entendu de très grandes cantatrices dans ma vie, j’ai admiré des voix splendides, je n’en ai pas écouté qui, plus que celle de cette jeune fille, fût capable de s’emparer des âmes, de les étreindre, de les emporter en plein rêve… Le contralto, qu’elle a très étendu, avec de superbes notes graves, sonores et chaudes, gagnera en souplesse et en moelleux avec le travail et les années, mais il ne pourra gagner en puissance d’expression… Elle possède en elle-même ce don qui ne s’acquiert pas…