— Ma petite, je vous présente l’auteur d’un certain nombre de livres affreusement beaux… Faites de lui tout ce que vous voudrez, et bien vite, car, dans un moment, je vais venir vous enlever.

Et, sur cette déclaration, elle nous a laissés. Miss Lilian y avait répondu par un léger signe de tête, toujours debout et droite, avec cet air de dignité fière qui contraste d’une façon si piquante avec l’extrême jeunesse de toute sa svelte personne. Mais un sourire fin a glissé sur sa bouche.

— Savez-vous, monsieur, que Mme de Grouville a une façon de parler de vos œuvres qui me donne bien envie de les connaître autrement que de nom… Jusqu’ici, je ne les ai guère vues en ma possession.

— Parce qu’elles ne méritaient pas d’y être mises, ai-je répondu en toute sincérité. Et certes, en cet instant, j’eusse mieux aimé brûler certaines d’entre elles que de voir ces yeux clairs de jeune fille les parcourir même.

Une légère flamme rose a passé sur ses joues et drôlement elle m’a dit, avec son très léger accent anglais :

— Alors il me faut les réserver pour plus tard, quand je serai vieille ou mariée. En attendant, je suis aise de vous connaître parce que j’avais entendu bien des fois prononcer votre nom, et parce que j’aime beaucoup à connaître les hommes célèbres.

Cela dit très simplement, sans ombre de compliment dans la voix, tandis qu’elle fendait un petit morceau de glace et le portait à sa bouche d’enfant aux lèvres caressantes. Je n’ai point relevé ses paroles, et, désireux d’échapper à une conversation dont j’étais l’objet, j’ai demandé, au hasard, à miss Lilian :

— Vous plaisez-vous à Vevey ?

— Oui… oh ! mon Dieu, oui !… Mais je m’y plairais bien plus encore, si je n’y trouvais tant de tramways, de lumière électrique, de magasins et d’autres choses du même genre !

— Vraiment ?… Alors vous n’appréciez pas ce qu’il est d’usage d’appeler les « bienfaits du progrès » ?