Une femme très originale que la baronne de Grouville. Au physique, la majorité la juge, et sans conteste, franchement laide… Et pourtant… Les traits irréguliers sont d’une rudesse masculine et déconcertante ; mais les yeux petits ont une vivacité étincelante, les dents sont admirables et la bouche aux lèvres fortes est bien spirituelle. Il y a infiniment d’intelligence dans cette femme brusque et capricieuse, dont l’activité, sans cesse en quête d’aliments, se traduit par des œuvres artistiques et littéraires d’un caractère inoubliable : dans les expositions, par des statuettes hardiment campées et exécutées avec une brutale inexpérience ; par des toiles impressionnistes aussi ; dans les journaux et revues que lui ouvre sa position, par des romans, nouvelles, articles animés d’une imagination débordante, originale, et qui semblent écrits avec une massue. Je crois bien que Mme de Grouville a autant d’ennemis que d’amis, car, si elle est en réalité très bonne, elle a parfois des mots mordants, à l’emporte-pièce ; et d’ailleurs elle aime ses amis comme elle agit dans la vie, à tort et à travers, de façon à justifier la prière célèbre : « Seigneur, préservez-moi de mes amis, je me charge de mes ennemis ! »

Cette femme fantasque possède l’un des plus agréables salons que l’on puisse fréquenter, et elle en fait les honneurs avec un tact surprenant, eu égard à sa nature d’essence volcanique. Elle est, il est vrai, secondée en cela par le baron, son mari, un homme sec et maigre, d’une courtoisie d’un autre âge, d’une rare finesse d’esprit, et qu’elle adore comme le ferait la plus sage petite bourgeoise venue, probablement parce que, très calme et très égal d’humeur, il ne lui ressemble en rien.

Durant les mois qu’elle passe chaque année à Vevey, sa villa est le lieu de réunion du monde cosmopolite le plus choisi. Cette semaine, elle donne une garden-party pour laquelle je viens de recevoir une carte d’invitation. Quoique je sois bien résolu à fuir ici les réceptions mondaines, j’irai cependant passer quelques instants aux Cytises, certain de n’y point trouver une société banale.

21 mai.

Ainsi que je le prévoyais, lady Evans et sa nièce assistaient à la garden-party en question. Quand je suis entré dans le salon de Mme de Grouville, il s’y trouvait déjà nombreuse société. Dehors, sur une terrasse sablée, se poursuivait l’inévitable partie de tennis.

J’ai rempli en conscience mon rôle d’être revêtu d’une notoriété quelconque, et fait une suffisante dépense de saluts, sourires, compliments. Je me suis laissé présenter par Mme de Grouville à plusieurs femmes de types et d’âges divers, qui ont cru devoir me parler de mon dernier roman, ce dont je les eusse volontiers dispensées… Seule, lady Evans n’a heureusement pas pensé nécessaire de se répandre en félicitations plus ou moins quelconques, et j’ai goûté près d’elle le très vif plaisir de causer avec une femme vraiment supérieure. Pour la première fois, depuis qu’un même toit nous abrite, nous avons échangé autre chose que des paroles de pure politesse, et j’ai vu lady Evans sortir de la réserve mélancolique et légèrement hautaine, dont elle paraît s’envelopper pour empêcher les paroles indifférentes ou curieuses d’arriver jusqu’à elle, capables de raviver peut-être quelque ancienne blessure.

Tout en causant avec elle, je cherchais du regard miss Lilian, que je ne voyais pas dans le salon. Tout à coup, je l’ai aperçue. Elle était sur le seuil de la porte-fenêtre, vêtue d’une robe claire, d’un bleu de pâle turquoise ; une grande collerette de crêpe, de même teinte, dégageait la nuque et le col très fin ; et la pleine lumière baignait, sans scrupule, sa belle carnation de blonde. En ce moment, avec quelqu’un que je ne voyais pas, elle riait, d’un rire franc de petite fille, qui relevait pleinement ses lèvres sur des dents incomparables. Puis elle est entrée, en compagnie de son inséparable Enid, a pris une glace sur la table de lunch, et, pour la manger, est demeurée debout, comme si son corps souple et jeune fût destiné à ne sentir jamais la nécessité d’un repos. Ses yeux limpides, d’une étonnante vivacité d’expression, faisant le tour du salon, m’ont effleuré. Ensuite elle s’est détournée, et s’est mise à causer avec un grand et assez beau garçon de vingt-quatre à vingt-cinq ans, Henry Digbay, blond, robuste et musclé, qui est en état de constante admiration à son égard.

Alors, comme Mme de Grouville passait près de moi, je l’ai arrêtée, lui demandant de me présenter à miss Evans. Elle a répété, avec une expression malicieuse et amusée :

— A miss Evans ? Parfaitement… Le charme opère donc sur vous aussi ?… Vous avez raison, d’ailleurs, de désirer connaître ma petite amie autrement que de vue… Elle est adorable, et vaut la peine d’attirer votre attention de psychologue.

Et, sans plus attendre, s’avançant vers miss Lilian, elle lui a dit, de sa façon brusque, en souriant :