Cela est très bien et parfaitement conjugal… Aussi n’ai-je rien à répondre à cette déclaration… Suis-je donc un dédaigneux comme il le dit ? Autrefois, j’ai rêvé, moi aussi, cette célébrité que je possède aujourd’hui… Je l’ai rêvée quand j’étais très jeune et que je la voulais, comme Nodestorf, pour la femme à qui je souhaitais voir porter mon nom… Quand je l’ai eu acquise, je l’ai aimée avec amertume, parce qu’elle me vengeait, en m’élevant sur le piédestal qui eût été capable de séduire ma belle et ambitieuse cousine… Maintenant je ne l’aime plus ; elle m’est indifférente. Je m’en soucie comme de la cendre du cigare que j’ai secouée par hasard, au moment même où Nodestorf me faisait son aveu…, — cela, sans doute, parce que je la possède pleinement. Il est probable que j’en sentirais bien vite le prix si elle m’échappait.
Mais je ne puis me faire d’illusions, dans cinquante ou soixante ans, mes œuvres, à cette heure très recherchées parce qu’elles répondent à la situation présente des esprits, paraîtront lettre morte à la génération nouvelle qui les entourera de cette admiration respectueuse et lointaine dont nous gratifions nos prédécesseurs, démodés aux yeux du public… Je ne serai plus qu’un nom appris avec ennui par la collection des lycéens français et qui éveillera seulement, dans les esprits curieux, l’idée de documents susceptibles d’être consultés sur l’état moral d’un temps qui n’est plus… Certains trouveront encore que c’est beaucoup. Et moi, je ne me sens capable que de répéter les paroles désolées du grand pessimiste de l’Écriture : « Vanité des vanités… »
16 mai.
Au moment où je rentrais, l’omnibus de l’hôtel débarquait son monde de voyageurs ; et avant même que j’eusse pu distinguer quels étaient les nouveaux venus, j’avais entendu, devant le vestibule, un bruit de voix joyeuses, des rires jeunes et, à ma grande surprise, en approchant, j’ai aperçu sur la première marche du perron, auprès de miss Enid, ma jeune compagne de voyage, escortée de sa tante et de sa respectable duègne qui, en la regardant, a vraiment des yeux d’animal fidèle et dévoué.
Elle et miss Enid devaient être de très bonnes amies, car, tout en ayant l’air de surveiller la descente des bagages perchés sur l’omnibus, elles bavardaient sans discontinuer ; entre elles, c’était un continuel échange d’exclamations, d’éclats de rire, de baisers qui tombaient en averse aussi vite rendus qu’ils étaient donnés ; et les questions et les réponses s’entre-croisaient avec une prodigieuse vivacité, en anglais, ce qui donnait à leurs paroles une sonorité claire de gazouillement.
Miss Lilian m’a reconnu ; je l’ai vu à l’imperceptible éclair qui a traversé ses yeux ; et nous avons été l’un et l’autre d’une parfaite politesse. Je l’ai saluée, elle m’a répondu par un petit signe de tête d’une irréprochable correction, tout imprégné d’une grâce fière, et elle a passé devant moi, appuyée, dans une attitude tendre et câline, sur le bras de son amie…
Et maintenant va-t-elle rester ici, a Vevey ?… Si le nombre des malles signifie quelque chose en pareille occurrence, je suis fixé sur ce point ; mais dans la gare de Lausanne, j’ai vu autour d’elle égale abondance de bagages… Il me plairait qu’elle demeurât ici quelque temps ; mon pauvre esprit, éternellement épris de psychologie, espérant trouver en elle matière à observer… Pour moi, elle deviendrait le petit papillon à disséquer… Et pourquoi non ?… La dissection s’opérerait sans qu’elle en souffrît et j’y gagnerais peut-être la connaissance exacte d’un cœur de jeune fille…
17 mai.
En vérité, la destinée se montre bienveillante à mon égard. Miss Lilian Evans doit rester à Vevey un mois, peut-être même six semaines ou davantage, selon que la période des chaleurs viendra plus ou moins vite, m’a dit Mme de Nodestorf, qui a le talent d’être toujours admirablement renseignée. Par l’effet de son charme insinuant de Slave, elle a su conquérir la sympathie de Mrs Lyrton et se montre, de plus, toujours prête à écouter les récits de la causeuse Enid. De très amusante façon, elle s’est mise à nous instruire, son mari et moi, de détails que nous ne lui demandions pas sur les nouvelles arrivées… Nodestorf a épousé un véritable reporter !
Grâce à ses excellents offices, j’ai appris, bon gré, mal gré, que miss Lilian est orpheline et ne quitte jamais sa tante, lady Evans, qui partage son existence entre le séjour de son château de Cornouailles et ses stations plus ou moins longues à l’étranger… De même, je sais maintenant que la vénérable duègne est la gouvernante qui a élevé miss Lilian et lui demeure dévouée corps et âme, prête à accomplir ses moindres fantaisies… Enfin, conclusion fort appréciable pour moi, lady Evans est liée avec Mme de Grouville ; d’où la probabilité que je rencontrerai plusieurs fois chez elle miss Lilian, et aurai ainsi une occasion sérieuse de lui être présenté ; par suite, de la mieux étudier.