Un instant, la pensée me vient de suivre cette enfant, là où elle se rend, puisque, en somme, rien ne m’oblige à gagner Vevey ; peut-être me fournirait-elle un sujet d’étude ; elle doit être amusante à regarder vivre… Un employé vient aimablement m’avertir que l’heure est arrivée de monter dans le paisible petit chemin de fer suisse qui va désormais nous transporter ; alors je fais quelques pas pour atteindre le compartiment vers lequel je vois se diriger mes compagnes de la nuit. Mais je rencontre les yeux de miss Lilian qui paraissent me dire qu’elle a soupçonné mon intention. A coup sûr, elle en est mécontente, si j’en juge d’après la légère contraction de ses sourcils bruns… Et, rappelé de cette façon muette aux lois sévères de la discrétion absolue, je renonce à suivre mon vague désir… Seul, cette fois, dans mon wagon, je rassemble ces quelques notes. A Lausanne, j’ai l’avantage d’apercevoir, sur le quai, miss Lilian, debout auprès d’une collection de malles dont elle paraît la souveraine maîtresse…
Pourquoi, en définitive, ne suis-je pas resté à Lausanne, comme j’en ai eu la tentation ? Cette petite Anglaise, que le hasard mettait sur ma route, fût peut-être devenue pour moi le Saint-Graal, selon l’expression de Mme de Vianne.
14 mai.
Je savais qu’à l’hôtel où je suis descendu était installé Nodestorf, l’écrivain russe, que je n’avais pas revu depuis son mariage, qui semble l’avoir fixé à Moscou. Et c’est pourquoi, afin de profiter de ce rapprochement inattendu et fugitif, je suis venu élire domicile dans ce caravansérail de grand style, riche et banal, où je retrouve la brillante société cosmopolite que j’ai rencontrée maintes et maintes fois dans mes pérégrinations à travers le monde.
Quand les Nodestorf seront partis, dans une huitaine de jours, j’irai m’établir dans une vraie pension suisse, bien paisible, dépourvue d’un luxe insipide, une pension dans laquelle les hommes ne seront point des clubmen et les femmes ne porteront point de noms aristocratiques, ne seront point coquettes, banales, ou encore, — il en est ici même plusieurs exemples, — enfermées dans les règles d’une étiquette cérémonieuse qui anéantit leur personnalité.
Dans la petite pension que je chercherai, je rencontrerai des créatures féminines infiniment plus humbles, selon les castes sociales, mais chez lesquelles je trouverai peut-être des « caractères ». Beaucoup parmi elles sont de pauvres filles sans home, qui s’en vont ballottées d’hôtel en hôtel, jusqu’au moment où, les forces leur manquant, la nécessité les contraint à se créer enfin un asile stable, afin de pouvoir y mourir tant bien que mal comme elles ont vécu. Mais cette obligation même, qui les suit partout, de se conduire seules, de ne compter sur personne qu’elles-mêmes, leur donne une résolution, une indépendance d’esprit et d’allure qui les rend intéressantes.
Dans notre somptueux hôtel, rien de pareil : une société de gens envers qui la fortune a été fort généreuse ; plusieurs, portant des noms connus, illustres même, mais d’une sonorité étrangère ; peu ou point de Français ; quelques familles allemandes, passablement de Russes, et une colonie anglaise et américaine très nombreuse. Quant au clan des jeunes filles, il est assez mal représenté ; sur leur ensemble insignifiant, une seule se détache, miss Enid Lyrton, pas jolie, mais de physionomie spirituelle et drôle, fille d’un père vigoureux et d’une mère presque diaphane, l’aînée d’un garçonnet de quinze ans et de deux petites personnes, véritables et délicieuses vignettes de Kate Greenaway. En résumé, miss Enid ne vaut point, en apparence du moins, sa compatriote, miss Lilian. Cette dernière méritait vraiment que je fisse, à son intention, une station d’un jour à Lausanne, quitte à la trouver ensuite aussi banale que la grande foule de ses sœurs en jeunesse.
Sceptique, toujours sceptique ! me dirait Nodestorf. Lui ne l’est point ; il possède même un fonds d’optimisme très sincère qui lui crée une originalité véritable, à notre époque où les pessimistes foisonnent, — qui le sait mieux que moi ! — De là, chez lui, une façon particulière de juger les hommes et les événements, qui donne une saveur inoubliable à sa conversation.
Parmi ses compatriotes il possède un grand renom et, de plus, a un nombre considérable d’admirateurs dans tout le monde lettré en Europe. Or, il jouit extrêmement de sa célébrité. Il y a une heure encore, tandis que, la nuit venue, nous longions le lac, il me parlait, avec un accent de bonne humeur robuste et naïve, des éloges, des ovations et honneurs qui lui sont prodigués ; et finalement, il a conclu en riant, mais c’était sa pensée sincère qu’il trahissait :
— Mon cher, moquez-vous de moi, mais je ne suis point un dédaigneux comme vous ; j’avoue en toute humilité que j’aime la gloire. D’ailleurs, j’ai une femme qui l’adore… Rien que pour elle, je serais heureux de la posséder !