De la jeune fille qui l’accompagne, je ne puis distinguer qu’une forme mince, singulièrement élégante, et, se dégageant à demi d’un vaporeux fouillis de dentelle noire, quelques mèches blondes, un petit nez droit, de vraies lèvres de bébé toutes fraîches, des cils qui font une ombre sur la joue d’une carnation transparente…
Je finis de griffonner ces quelques notes et je m’aperçois, en relevant la tête, que ma jeune compagne ne dort plus ; elle a rejeté son capuchon, et ses cheveux apparaissent ayant une couleur de feuilles mortes très lumineuse, formant un joli contraste avec les sourcils brun foncé. A son tour, elle m’examine, la bouche un peu fière, avec des yeux d’une hardiesse candide que l’iris, de teinte bleu sombre, semble emplir tout entiers.
Voyant que je n’écris plus, elle se détourne et, après avoir frotté la vitre avec un microscopique mouchoir, elle y appuie son visage et regarde attentivement fuir les pâturages trempés de rosée, les lointains changeants, les collines basses de l’horizon qui se dégagent de la brume… Le paysage est exquis à cette heure matinale ; le ciel semble pâle encore, d’une nuance indécise ; des lambeaux de nuage traînent nonchalamment sur les coteaux boisés, noirs de sapins, et des chalets qui révèlent l’approche du pays suisse se dressent, pareils à des maisons de poupées, au bord de ruisselets d’une adorable limpidité. Je ne vois que de profil ma petite inconnue, — pourquoi « petite » ?… elle est plutôt grande, au contraire…, — mais son œil bleu, large ouvert sous l’arcade légèrement saillante du sourcil, m’apprend qu’elle jouit avec une profondeur étonnante du charme de cette campagne maintenant dorée de soleil.
Puis, tout à coup, la vue d’une station que nous laissons passer sans nous y arrêter la fait sortir de sa contemplation. Elle regarde sa montre, entr’ouvre son sac de voyage ; et avec une aisance parfaite, comme si elle était seule dans son appartement, elle en tire une petite glace qu’elle suspend à sa hauteur, vis-à-vis d’elle. Alors, en quelques mouvements dont la vivacité stupéfierait ma belle cousine de Vianne, elle rétablit l’harmonie dans la masse blonde et souple de ses cheveux, se coiffe de la petite toque abandonnée dans le filet depuis la nuit, et, toujours avec la même rapidité, referme le précieux sac sur les trésors d’utilité qu’il contient.
— Lilian, vous voilà déjà réveillée ?… Approchons-nous ?
— Oui, aunt Katie. Dans vingt-cinq minutes, nous serons à Pontarlier…
Et miss Lilian, puisque tel est son nom, se lève, jette au hasard deux ou trois baisers chauds et caressants sur le visage mélancolique dont l’expression est devenue bien tendre en la regardant. Ensuite, sur une question de sa compagne, elle se met à parcourir le Guide, l’éternel Guide, qui reposait près d’elle, et parait amusée de ce qu’elle lit… J’imagine qu’elle doit, en effet, trouver en toute chose un sujet d’intérêt ; il y a en elle une intensité de vie qui frappe et la rend curieuse à suivre dans les manifestations de cette activité tant morale que physique…
Une ou deux fois, elle interrompt sa lecture et regarde vers sa tante ; elle semble deviner que je l’observe, si discrètement que je m’efforce de le faire ; et ses sourcils se rapprochent un peu, donnant une énergie inattendue à son visage de jeune fille. Les lèvres, devenues presque hautaines, s’écartent comme pour laisser échapper une parole de protestation contre l’audace de cet étranger qui se permet de fixer son attention sur elle… Puis, brusquement, elle détourne la tête.
D’ailleurs, voici Pontarlier. Sans doute, de même que moi, miss Lilian et sa tante se dirigent vers Lausanne, car elles aussi descendent pour le changement de train.
Battues par l’air vif du matin dont la fraîcheur les fait frissonner, bon nombre des voyageuses rassemblées dans la gare ne sont guère en beauté ; les cheveux ont des enroulements singuliers dus au hasard et les yeux sont cerclés d’une ombre très visible dans la pâleur des visages fatigués. Miss Lilian est étonnante ; le teint, éclairé maintenant par la pleine lumière, est d’une exquise finesse de coloris, d’un ton laiteux qui s’avive aux joues d’un reflet rose. Du pas rapide et léger de ses petits pieds bien chaussés, elle arpente le quai, suivie d’une sorte de vieille gouvernante ou femme de chambre, la taille dessinée à souhait par la longue casaque qui en trahit les contours jeunes ; et toujours, les larges prunelles, fidèles à leur mission, s’attachent à tous et tout, attentives et intéressées.