Assis devant sa table à écrire, Robert Noris restait pensif, le regard loin de la page blanche allongée sous ses yeux. Et pourtant, cette heure de calme absolu devait lui être précieuse ; aucun bruit de pas dans l’hôtel, devenu tranquille comme un cloître, ni un son de voix, ni le heurt d’une porte. D’ordinaire, il aimait à travailler ainsi, enveloppé par cette paix silencieuse de la nuit ; mais, ce soir, nuls caractères ne venaient noircir la page immaculée.

— Je suis incapable aujourd’hui d’écrire quoi que ce soit, fit-il tout à coup, jetant la plume au hasard, si bien qu’elle roula hors de la table sur le tapis.

Il se mit à marcher dans la pièce, d’un pas nerveux ; puis, brusquement, il chercha dans un tiroir bien fermé une suite de feuillets, — les notes écrites par lui depuis le jour où, deux mois plus tôt, il avait quitté Paris. Et il se prit à lire :

9 mai (en route pour Vevey).

Le jour vient de naître brumeux ; il est bien pâle encore, mais il me permet cependant de tracer mes hiéroglyphes et de distinguer vaguement la physionomie des compagnes de voyage dont je jouis depuis la moitié de mon trajet. Grâce à une certaine dépense de diplomatie et d’arguments sonnants, j’avais pu me conserver une solitude complète au départ de Paris… Je jouissais de mon bonheur silencieusement, avec l’égoïsme propre aux individus civilisés, ayant eu soin de plonger mon wagon dans une obscurité bienfaisante, quand, à Dijon, la portière s’ouvre brusquement et une voix quelconque d’employé crie, triomphante à souhait :

— Mais il y a de la place ici !

L’instinct du confort dominant, j’ai un mouvement de protestation ; mais deux silhouettes de femmes apparaissent ; et la courtoisie devenant obligatoire alors, je laisse l’invasion s’accomplir. Le wagon s’emplit d’un bruissement de soie, d’un parfum de violettes, et une voix jeune s’écrie avec un léger accent anglais :

— Dieu, qu’il fait noir ici !

Et avant que j’aie pu tenter le moindre mouvement dans ce sens, une main impatiente a relevé le store qui voilait la lumière ; et, tandis que le train s’ébranle, je distingue, à la flamme vacillante et timide de notre lampe, l’ovale fin et les cheveux blonds d’une jeune femme ou jeune fille encore debout. Sa compagne qui, selon les apparences, pourrait être sa mère, est déjà installée dans le wagon. D’ailleurs, elle-même est bientôt blottie dans le « coin » qu’elle a adopté ; sa petite toque a été prestement jetée dans le filet et remplacée par un capuchon de dentelle ; les mains, soudain dégantées, — ne portant ni bague ni anneau de mariage, — se sont glissées dans les profondeurs du manteau de voyage ; et un silence complet règne bientôt dans le wagon qui nous emporte, de nouveau plongé dans l’ombre.

… Maintenant le grand jour est venu et je puis mieux voir les deux étrangères, ou plutôt l’une d’elles, la plus âgée, qui me fait vis-à-vis : cinquante ans environ, un air distingué de femme de race. La peau a des tons de cire jaunissante ; les cheveux gris sont lissés en bandeaux réguliers. Elle sommeille encore, le buste droit, superbe dans ses lignes majestueuses et pleines. Ainsi, au repos, les traits ont une singulière expression de tristesse ; une ride profonde creuse le front et y semble tracée par un souci constant. Cette femme doit porter le fardeau d’une épreuve, — peut-être ancienne, — qui l’a durement meurtrie.