Il s’était regardé vivre et il avait regardé vivre les autres, avec une clairvoyance aiguë, se plaçant, pour cette étude constante, en spectateur curieux et de goût raffiné à qui rien d’intéressant ne doit échapper. Il s’était plu à rechercher toujours le pourquoi de ses impressions, douloureuses ou bienfaisantes, comme de celles des autres. Son esprit insatiable et chercheur avait fouillé toutes les questions, appris à douter beaucoup et acquis trop vite la certitude décevante que les grands problèmes de la vie morale ne peuvent avoir que des solutions relatives.
Ainsi, il était arrivé à se créer une âme compliquée, profondément triste, impossible à satisfaire, incapable d’illusions, que le travail seul pouvait encore passionner. Non pas qu’il l’aimât comme un élément de succès. Il ne tenait point au succès, l’appréciant en sceptique. Sa brillante réputation le laissait insensible. S’il souhaitait que ses œuvres fussent remarquables, c’était pour lui-même, pour la jouissance intellectuelle qu’il éprouvait à les écrire telles ; mais il était fort indifférent à l’opinion que pouvait s’en former la majorité de ses contemporains.
De là venait que plusieurs le disaient volontiers d’humeur hautaine et d’âme sèche, ce en quoi ils commettaient une grande erreur. Robert Noris ne se livrait pas, parce qu’il avait le dédain extrême des effusions banales. Au fond, il était seulement un délicat qui, ayant été tout d’abord cruellement atteint par une inoubliable déception, s’était replié sur lui-même et, depuis lors, efforcé de briser en lui cette puissance de sentir, de s’attacher par le cœur, qu’il avait si entièrement possédée.
En aimant Isabelle, il avait fait autrefois un vrai rêve de la vingtième année, et il avait horriblement souffert quand elle l’avait écarté comme un indifférent qui la gênait. Puis, avec le temps, à mesure qu’il pénétrait davantage dans la compréhension de l’âme humaine, il était devenu d’une indulgence un peu dédaigneuse, mêlée d’ironie et de mélancolie, pour les êtres et leurs actions, considérant qu’il ne faut point demander à des créatures fragiles plus qu’elles ne peuvent donner, acquérant chaque jour davantage la conviction de sa propre faiblesse et de celle des autres. Il avait bien pardonné à Isabelle son dédain et son insensibilité d’antan ; il avait rencontré tant d’autres femmes lui ressemblant ! Il la jugeait maintenant froidement, mais avec son implacable perspicacité : intelligente et fine, plus que jolie, belle à ravir les yeux, mais frivole, incapable d’un véritable élan du cœur, faite de vanité et de coquetterie, et devenant impitoyable dès que cette vanité et cette coquetterie étaient en jeu. Il reconnaissait que peu de femmes savaient être aussi séduisantes qu’elle ; mais ce charme même dont elle était revêtue ne résultait que de sa volonté de plaire. Et justement à cause de cela, elle l’amusait, l’intéressait, comme une charmante manifestation de l’éternel féminin…
Mais le vieil homme n’était point complètement mort en lui. A l’essence même de son être moral, qu’il considérait avec rigueur comme un tout composé de curiosité, d’intelligence et d’égoïsme, restaient une sorte de soif douloureuse et secrète de tendresse très pure, de sincérité, un désir sourd d’oublier toute connaissance psychologique, de vivre comme les sages qui savent être heureux parce qu’ils n’analysent point toutes leurs joies.
Au moment même où il allait pénétrer sous la porte cochère de son cercle, un couple jeune passa près de lui, la femme fluette et mignonne dans sa robe du bon faiseur, appuyée avec une grâce câline sur le bras de son cavalier, un clubman insignifiant et distingué. Ils le frôlèrent presque ; elle, riait d’un joli rire gai ; et lui semblait l’écouter charmé. Par habitude, Robert les analysa d’un coup d’œil :
— Très bien assortis, très contents l’un de l’autre, très heureux pour l’instant !… Quels mortels privilégiés ! murmura-t-il, railleur, mais une secrète amertume vibrait dans son accent.
Alors il eut un haussement d’épaules et entra au cercle.
II
La petite ville de Vevey reposait, silencieuse, dans son cadre de montagnes, sous le rayonnement d’une blanche clarté de lune ; les arbres, immobiles, semblaient dormir comme les êtres vivants qu’ils enveloppaient de leur ombre, comme dormaient les eaux paisibles du lac, à peine palpitantes sous la caresse d’imperceptibles souffles.