— A bientôt, n’est-ce pas, Robert ? Vous n’allez pas partir pour Vevey mystérieusement, sans venir me faire vos adieux ?
— Pour Vevey ?… C’est décidément là que vous prétendez m’envoyer ?…
— Pourquoi non ? Vous y trouverez, ce me semble, votre Saint-Graal, en la personne d’une petite Anglaise quelconque, et vous aurez, pour champ d’expériences, le salon de Mme de Grouville. Écoutez-moi, et vous me remercierez à votre retour… Au revoir.
— Au revoir, répéta-t-il.
Il s’inclina très bas devant elle, eut un geste de caresse pour les deux mignonnes fillettes assises, d’un air grave, dans la voiture, referma la portière, et le cocher enleva ses chevaux.
Un instant, il demeura immobile à suivre distraitement des yeux le coupé qui s’éloignait ; à travers la glace de la portière, il distingua une dernière fois une silhouette menue d’enfant, un élégant profil de femme, puis cette double vision s’effaça. Alors il se mit à descendre les Champs-Élysées, songeur, laissant sa pensée fuir vers ce prochain voyage de Suisse, dont il jouissait étrangement à l’avance, par la seule idée qu’il échapperait ainsi à cette fiévreuse vie parisienne et mondaine, dont il était excédé jusqu’à l’écœurement, — autant pour en avoir usé que pour l’avoir observée avec une impitoyable pénétration. Ah ! qu’il les connaissait ces femmes du monde occupées seulement de leurs succès de beauté, de leurs chiffons, de leurs rivalités, de leurs intrigues, livrées toutes à leur vie factice, pareille à la vie de plantes précieuses et délicates élevées en serre chaude !
Combien de fois, sortant d’un five o’clock où il était venu pour observer, ou simplement pour remplir une obligation de société, s’était-il senti envahi par un mépris amer pour l’atmosphère artificielle, énervante par sa mollesse, dans laquelle se mouvaient les hommes de cercle, les femmes délicieusement élégantes qu’il venait de quitter ! Qui eût soupçonné que lui, le Parisien sceptique, désillusionné, passionné par son indépendance, il éprouvait l’âpre nostalgie d’un vrai foyer très simple et très intime, tout parfumé de tendresse, semblable à celui qu’il avait vu, enfant, dans la maison paternelle et dont il gardait le souvenir infiniment cher…
Tout en songeant, il avait atteint l’extrémité de l’avenue des Champs-Élysées ; et, avant de l’abandonner, il s’arrêta un moment pour contempler le panorama parisien qui s’allongeait sous son regard.
Dans cette approche du crépuscule, le ciel prenait des tons d’or vert d’une douceur exquise ; une première étoile flamboyait solitaire dans l’immensité limpide, et les têtes fleuries des marronniers avaient un parfum pénétrant.
Certes, Robert Noris était trop artiste pour ne point sentir la poésie qui se dégageait de ce renouveau fraîchement épanoui ; mais il n’en jouissait pas à la manière des simples, qui subissent leurs impressions sans les comprendre. En cet instant, comme toujours, il demeurait le dilettante blasé, soigneux de tout ce qui pouvait éveiller en lui une sensation esthétique.