— Et quand vous aurez découvert votre petite merveille de jeune fille, Robert, peut-on, sans trop d’indiscrétion, vous demander comment vous vous y prendrez pour étudier sa personne morale qui, seule, vous intéresse ?

Sur les lèvres de Robert Noris reparut le même demi-sourire étrange, tout ensemble triste et railleur.

— Je m’y prendrai comme font les naturalistes qui examinent de remarquables papillons. Ils les contemplent au microscope, afin de savoir d’où vient leur beauté, leur découvrent alors des imperfections, des défauts non soupçonnés au premier regard ; et, finissant par ne plus voir dans ces brillants papillons, tout comme leurs frères les plus humbles, qu’une pauvre petite chose faite de poussière, détournent dédaigneusement la tête et cherchent un nouveau sujet d’observation. Voilà, au dédain près, toute l’histoire de ma future étude en Suisse !…

— Vous êtes un homme abominable, Robert, sans ombre de cœur !…

— Vous avez raison, Isabelle, sans ombre de cœur, je le reconnais humblement, fit-il, s’écartant pour la laisser passer, car ils s’engageaient dans le vestibule où les visiteurs affluaient, sortant des salons de peinture, maintenant fermés.

Elle fit quelques pas, puis s’arrêta, pour lui permettre de la rejoindre, le regardant approcher. Elle était vraiment en beauté ce jour-là, ainsi qu’elle en avait la parfaite conscience : les yeux étincelaient à l’ombre des paupières un peu lourdes ; les cheveux noirs, ondés et souples, s’échappaient artistement de la petite capote de paille claire, caressant la pâleur chaude du teint, qui, dans la lumière adoucie de cette fin de jour, retrouvait un incomparable éclat ; et la soie molle du corsage dessinait hardiment les lignes harmonieuses du buste pleinement épanoui, allongé par la taille svelte comme une taille de jeune fille. Il était évident qu’avant de sortir Isabelle avait passé une somme respectable de minutes devant sa psyché, afin d’obtenir cet ensemble irréprochable dont elle était jalouse. Mais peu importait à Robert ; il ne demandait à la jeune femme que d’être, à l’occasion, un joli régal pour ses yeux de blasé ; et il eut une exclamation sincère en la rejoignant :

— Tout homme abominable que vous me jugez, m’est-il permis de vous dire, Isabelle, que vous êtes adorablement habillée ?

Elle répondit par un sourire charmé qui entr’ouvrit ses lèvres d’un carmin foncé, très fines… Trop fines, avait bien souvent pensé Robert : ces lèvres-là savaient être spirituelles, séduisantes, non pas aimantes.

— Le compliment vous est permis, parce que je sais que vous êtes un connaisseur, fit-elle, tendant la main au jeune homme, en guise d’adieu.

Au bord du trottoir, en effet, se rangeait son coupé, laissant apercevoir, derrière la glace, deux petites têtes d’enfants.