D’un mouvement rapide, Lilian se redressa.

— O Enid, comment peux-tu parler ainsi ?… Comment sais-tu ?… Qu’est-ce qui te fait croire ?…

— Mes constantes observations… J’ai deviné tout simplement, puisque tu n’avais plus confiance en moi, et ne me disais rien.

— Oh ! ne me parle pas de ces choses, fit Lilian avec une sorte de révolte.

Elle était bien toujours pareille à elle-même, ne voulant point qu’on pénétrât sa pensée intime quand elle croyait devoir la cacher. Seulement, Enid avait des privilèges que ne possédaient point les autres ; elle le savait et usait de son droit. Un instant, elle demeura silencieuse, caressant les cheveux de Lilian qui songeait, contemplant, sans le voir, un mince croissant de lune profilé sur le ciel insondable. Puis, elle reprit :

— Et il t’a plu ainsi, tout de suite, du premier coup ?

Lilian réfléchit. Elle revoyait soudain le wagon à peine éclairé par les lueurs pâles du jour naissant, un homme d’allures froides et distinguées qui, en dépit des mouvements du train, griffonnait des notes sur un carnet, mais aussi l’examinait avec des yeux dont l’expression profonde et attentive l’avait frappée, ainsi arrêtés parfois sur elle.

— Non, il ne m’a pas plu tout d’abord, fit-elle lentement, très sincère, s’interrogeant elle-même. Je sentais qu’il m’observait, en dépit de son air correct, respectueux même… J’en étais mécontente, irritée, et j’aurais voulu, je m’en souviens bien, avoir l’occasion de lui dire quelque chose de désagréable pour lui faire comprendre à quel point je trouvais… déplaisante la liberté qu’il prenait de m’examiner.

— O Lilian, quel aveu !… Tu mériterais qu’il fût porté à la connaissance de M. Noris.

— Ce ne serait pas une révélation pour lui… Il y a longtemps que je le lui ai fait !…