— Ah ! fit Enid, d’un ton tellement significatif que, de nouveau, une flambée pourpre s’alluma sur la peau fine de Lilian.

— Enid, si tu te moques ainsi de moi, je ne te dirai plus rien…

— Mais, chérie, je ne me moque pas du tout de toi, je constate et j’écoute… Alors…

Jusqu’à cette heure, Lilian avait employé tout ce qu’elle possédait de résolution fière à garder le secret de sa jeune âme ; mais Enid avait brisé le sceau qu’elle y avait mis, et elle éprouvait tout à coup une infinie douceur à penser tout haut…

— Alors j’ai été surprise, reprit-elle du même accent sérieux et rêveur, quand je l’ai aperçu à l’hôtel même où nous descendions ; surtout quand j’ai appris son nom que j’avais souvent entendu citer.

— Tu l’as appris par moi ; ne l’oublie pas dans l’avenir, Lilian. Mais dès que tu as vu M. Noris, tu m’as demandé d’un air… mettons ennuyé… si « ce monsieur désagréable » demeurait dans l’hôtel, et quel il était…

Un sourire éclaira la physionomie de Lilian.

— Tu as raison, je l’aurais volontiers qualifié longtemps de cette façon, peut-être, si je ne l’avais rencontré chez Mme de Grouville… La vérité vraie, je crois, c’est qu’il me semblait surtout l’homme le plus… intimidant que j’eusse jamais rencontré. Je savais qu’il composait des œuvres très remarquables, qu’il était un grand écrivain ; et surtout ses yeux observateurs avaient toujours l’air de vouloir aller chercher tout au fond de ma pensée ce qui y était enfermé. J’avais peur qu’il n’y découvrît que… je l’avais remarqué… Puis aussi, je m’étais fait de lui une idée si sotte…

Et le sourire de Lilian s’accentua, illuminant de gaieté ses traits expressifs.

— Je m’imaginais que les hommes célèbres comme lui devaient être très différents des autres, qu’ils considéraient les simples mortels dédaigneusement, leur parlant du haut de leur talent, jouant enfin le rôle de divinités littéraires.