Elle s’arrêta : sa voix, toute vibrante de conviction, avait résonné d’un accent bas et contenu qui donnait une force singulière à ses paroles. Combien il lui semblait étrange à elle-même de ne plus vivre insouciante des sentiments qu’elle inspirait. Maintenant elle eût tant souhaité que cet étranger sérieux, hautain, un peu triste, lui donnât quelque chose de l’affection dévouée qu’elle avait déjà inspirée à certains hommes sans la partager jamais !… Mais, comme une réponse à ce désir mystérieux et fou qui s’agitait inavoué en elle, voici qu’Enid disait, d’un petit ton maternel :

— J’ai peur, Lilian, que tu ne t’enthousiasmes trop pour M. Noris et qu’il ne vaille pas la peine d’être remarqué par toi ! Tu sais, les Français sont légers, ils admirent les jolis visages, — et tu es bien jolie ! ma Lilian, — et puis, en réalité, rien de sérieux dans leurs intentions : des hommages, des phrases, oh ! des phrases surtout, voilà tout ce dont ils se montrent prodigues ; puis quand nous les croyons bien à nous, ils nous tirent leur révérence, et adieu !

Tout cela, Enid le disait surtout par malice. Elle regretta ses paroles quand elle vit Lilian tressaillir, la bouche serrée par une contraction douloureuse. Vivement, elle reprit :

— Lilian, chère, pardonne-moi. Je te tourmente, et mes plaisanteries ne signifient rien du tout. N’y fais pas attention !

Une fois encore, Lilian secoua la tête.

— Je n’aime pas à t’entendre parler ainsi de… de M. Noris. — On eût dit que ce nom lui brûlait les lèvres. — Je comprends qu’il n’ait aucun motif de s’intéresser vraiment à moi. Il m’est tellement supérieur !… Qu’est-ce que je suis auprès de lui ?… Une petite fille insignifiante… une enfant !

Enid devint très sérieuse.

— Lilian, écoute-moi bien et crois-moi… Il n’y a ici, dans l’hôtel, personne, tu entends, personne, dont, au fond, M. Noris s’occupe comme de toi… Nous autres, nous ne comptons pas pour lui ! Tu dois bien t’en apercevoir un peu.

— Oui, fit Lilian, l’accent assourdi et pensif, je l’amuse peut-être… Il est très bon pour moi… Je ne puis lui demander rien de plus, je ne le veux pas, mais…

— Mais ?… répéta Enid penchée vers son amie.