— Mais je sais bien que partout où il n’est pas, je me sens isolée, alors même que ceux que j’aime le plus sont autour de moi ; et quand il sera parti, quand nous serons retournées en Angleterre…

— Il faudra qu’il vienne t’y chercher, s’il ne veut point que miss Lilian soit bien malheureuse, n’est-ce pas, chérie ? conclut Enid, abandonnant soudain le pied du lit où elle était si bien installée, car, à travers la porte, discrètement, une femme de chambre venait de la demander pour des ordres à donner.

Elles s’embrassèrent avant de se séparer ; et les baisers de Lilian furent aussi affectueux que de coutume. Pourtant elle avait encore tressailli, comme froissée par les dernières et trop directes paroles d’Enid. Elle eût voulu ne les lui avoir jamais entendu prononcer… Ah ! pourquoi avait-elle permis à Enid de s’exprimer de la sorte !… Pour quoi s’était-elle trahie, alors que personne, pas même sa meilleure amie, n’aurait dû soupçonner ce qui se passait en elle !

Pauvre petite Lilian ! Elle était arrivée dans cet hôtel, quelques semaines plus tôt, sans que son âme, tout ensemble candide et passionnée, se fût jamais donnée ; et, auprès d’elle, lui témoignant une attention constante, s’était, depuis lors, trouvé un homme dont elle était trop intelligente pour ne point sentir la supériorité, qui l’avait conquise par cette supériorité même. Par lui, elle avait connu le plaisir infini de mettre sa pensée en contact avec une autre plus robuste, plus haute, plus puissante, qui la soutenait de son vol. Elle avait goûté la douceur extrême de se voir toujours comprise, enveloppée de sympathie… Et maintenant que les allusions trop claires d’Enid avaient, presque brutalement, précisé son rêve confus et délicieux, elle ne pouvait plus se cacher que jamais elle n’oublierait Robert Noris et ne rencontrerait d’homme auquel elle eût été plus entièrement heureuse de se confier pour toujours… Dieu ! comme elle s’était attachée à lui sans le savoir ! Quelle place elle lui avait laissé prendre dans sa vie, elle, la fière et indépendante Lilian !

Cependant il partirait bientôt peut-être ; il la quitterait avec un simple mot d’adieu, un serrement de main rapide, tout au plus une parole de regret sur leur séparation… Soit ; à l’avance, elle acceptait le déchirement de cette minute, mais jusqu’alors elle voulait jouir silencieusement, avec toute son intelligence et tout son cœur, de la présence de Robert.

Elle eut un frémissement de plaisir quand, le lendemain, elle l’aperçut à la gare, où il était venu saluer encore, au moment du départ, la famille Lyrton. Il resta sur le quai, auprès d’elle, jusqu’au moment où le train s’ébranla. En même temps qu’elle, il envoya un dernier signe d’adieu à Enid, qui leur souriait, un rayon de malice au fond de ses yeux bruns.

— Vite, Lilian, il faut rentrer maintenant, dit lady Evans, quand le dernier wagon ne fut plus qu’un imperceptible point s’effaçant de l’horizon.

Alors, à travers la petite ville inondée de soleil, ils revinrent lentement tous les trois, Robert ayant demandé à lady Evans la permission de l’accompagner. Et Lilian pensa tout à coup que jamais elle n’oublierait ce retour par les rues pleines de lumière, toutes riantes avec leurs échappées soudaines sur le lac d’un bleu intense. Les plus petits détails de cette promenade se gravaient dans sa pensée si nettement que longtemps après, elle se les rappelait tous ; elle revoyait une odorante gerbe de réséda à la porte d’une fleuriste, la vue d’Interlaken que lady Evans s’était arrêtée un instant à regarder, le titre d’une Revue dans laquelle Robert publiait une série d’articles et qu’elle avait lu au passage.

Pourtant elle avait la sensation de marcher en plein rêve et d’être absolument heureuse durant cet instant fugitif de sa vie… Elle eût voulu pouvoir demeurer ainsi des années, et encore des années, ayant Robert à ses côtés, écoutant résonner la voix mâle dont elle connaissait maintenant les moindres vibrations, sans crainte de se heurter à la brutalité cruelle d’un réveil soudain… Et un regret lui serra le cœur, quand elle aperçut, à travers les découpures du feuillage, la haute masse grise de l’hôtel, quand son pied foula les allées du parc. Sur le seuil même du hall d’entrée, une jeune femme se tenait, enveloppée dans une soyeuse pelisse de voyage, la petite toque couronnée d’ailes dégageant l’ovale parfait du visage, d’une blancheur mate. Les yeux fixés sur Lilian, elle la regardait approcher, marchant auprès de Robert. Celui-ci, occupé de sa seule causerie avec la jeune fille, avançait distraitement, si occupé qu’il ne remarqua point la voyageuse jusqu’au moment où celle-ci, retenant toujours autour d’elle les longs plis de son manteau, lui jeta, d’une voix très claire, presque mordante :

— Bonjour, Robert !